« Chaque matin on dit, s’il-vous plait, pas encore de guerre ».
Lors de cette rencontre de juin 2022, au domicile de d’Iryna, nous nous sommes laissés portés par l’histoire de Zina, sa mère, une dame de 80 ans qui venait tout juste de fuir l’Ukraine. Compte tenu de ce qui se passe dans ce pays au prise avec l’invasion russe, nous avons choisi de bifurquer du sujet habituel pour parler de la vie, tout simplement.
« Pour les ‘vieux’ en Ukrainienne, il n’y a pas de vieillesse, seulement la vie qui continue, jusqu’à la fin. »
Les femmes d’Ukraine
Zinayida SUKHOSTAVSKA ou Zina comme on l’appelle ici, est née en Ukraine le 14 novembre 1942. Sa grand-mère Praskovia ESIN a survécu aux nazis grâce à un geste que peu aurait eu le courage de faire.
La deuxième Guerre mondiale avait lieu du 1er septembre 1939 au 2 septembre 1945. En juillet 1942 Praskovia était condamnée à être pendue. Elle demande la permission d’aller aux chiottes et en profite pour se sauver par le trou. Elle avait été battue et était très blessée, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir la force de courir à travers champs couverte d’excréments. Elle était enfin libre.
Zinayida SUKHOSTAVSKA quant à elle, a pu fuir les horreurs la guerre grâce à des interventions répétées de sa fille Iryna CHERNYSHOVA. Iryna a non seulement orchestré l’immigration de sa mère, mais s’affaire encore à ce jour à faciliter la venue d’autres Ukrainiens et à leur venir en aide une fois qu’ils sont au Québec, plus précisément, dans Lanaudière.
Le parcours d’Iryna
Iryna CHERNYSHOVA foulait le sol québécois pour la première fois en novembre 1998 et arrivait à Sept-Îles le 1er décembre de cette même année; Alexandre son mari y était déjà depuis l’été. Avec leurs deux enfants, en 2010, la famille décidait de quitter la Côte-Nord pour s’installer à Montréal.
Iryna travaille alors au centre de jardinage chez Canadian Tire Maisonneuve. Son désir est que ses enfants vivent près de la nature. Un jour qu’elle était au Jardin Botanique de Montréal, elle voit un paquet de semences provenant de Jardins de l’écoumène, des artisans semenciers biologiques installés à Saint-Damien. La famille espère trouver une maison en région mais n’a pas d’idée précise en tête. Vers la fin d’une journée à parcourir la Matawinie1, Irina découvre les Jardins Écoumènes. Elle y laisse son C.V, pour la saison prochaine.
« J’ai eu alors un pressentiment très fort que j’étais pour y travailler un jour. Au sortir de cette pépinière, nous avons vu une pancarte ‘maison à vendre’. Nous avons contacté la vendeuse, il faisait déjà noir mais nous avons pu visiter. Nous étions en septembre 2018 et nous avons signé l’acte d’achat le 1er décembre 2018 ».
Iryna ajoutera avec ce brin d’humour tout discret qui la caractérise, que sa famille a souvent déménagé en décembre, faisant penser aux «décembristes2». Heureusement pour elle, le dénouement fut plus joyeux !
Cette résilience qui coule dans les veines du peuple d’Ukraine…
Iryna est fière de ses deux enfants, sa fille Kseniya est comédienne et fait des petits travaux pour subvenir à ses besoins en attendant de pouvoir vivre de son art. Très jeune Kyrylo, le fils d’Iryna, collectionne des petits avions et dévore des livres sur l’aviation, de la construction d’un avion aux histoires de pilotes. Il trouve d’abord un travail comme homme d’entretien dans un aéroport, puis devient bagagiste. Il gradue de l’École nationale d’aéronef du Cegep de Chicoutimi et débute sur la Côte nord à bord d’avions citernes, à éteindre des incendies forets. Par la suite il est engagé par une compagnie privée au Nouveau Brunswick, après ce fut Air Creebec pour enfin débuter avec Air Canada en 2019.
Cette famille s’est adaptée aux us et coutumes du Québec, les a complètement intégrés à force de volonté et de travail mais surtout, par goût d’y être. Iryna, son mari et leurs enfants ont été résilients et aujourd’hui aiment leur terre d’accueil pour ne plus jamais vouloir la quitter.
Fuir les bombes
Le 24 février 2022, Kyïv3, faisait l’objet d’une attaque virulente; des avions chasseurs avaient envahi l’espace aérien et des fusillades avaient lieu au sol. Le quartier où Zina habitait se trouve à côté des tours de télévision, dans la mire de l’ennemi. Elle était seule sur l’étage de l’édifice qu’elle habitait et avait peur. Plusieurs des occupants s’étaient réfugiés dans un abri anti bombes, mais Zina choisit de ne pas y aller, espérant que les bombardements cesseraient
Iryna avait habitée dans le même appartement que sa mère avant de venir au Canada, sa sœur aussi, avant qu’elle décède d’un accident de voiture à 25 ans; son mari avait continué d’habiter avec Zina mais il décédait à son tour à l’âge de 55 ans. Juste avant la guerre Iryna avait offert un cellulaire à sa mère, les deux étaient en communication téléphonique lors du raid sur Kyïv. Irina a tout entendu. Elles ont discuté de l’option la plus sécuritaire pour Zina: la salle de bain. Il n’y avait plus d’électricité et Zina était dans la noirceur totale; elle s’y est pourtant réfugiée. Elle y est restée 5 jours dans la baignoire avant que des secours arrivent.
Zinayida SUKHOSTAVSKA arrivait finalement au Canada le 11 avril 2022, ayant d’abord séjourné à Varsovie, en Pologne, du 8 mars au 11 avril, date à laquelle elle embarquait sur le vol de Frankfurt à destination de Montréal. Comme elle était une réfugiée en fuite, elle s’est sentie soulagée en arrivant au Canada. Aujourd’hui vivant à Saint-Damien et entourée des siens, Zina se dit chanceuse malgré tout ce qu’elle a subi. Elle sait qu’elle ne retournera jamais en Ukraine qu’elle quittait fuyant bombes et missiles, avec comme seul possession un petit sac contenant quelques vêtements, des photos pour ne pas oublier. Toute sa vie dans une petite valise bleue !
Jamais pendant l’entrevue Zina ne n’a évoqué son âge, ou du fait que c’était plus difficile parce qu’elle était vieille.
Ceux qui fuient un pays dévasté par la guerre ne semblent plus avoir d’âge, trop préoccupés par la survie ils s’accrochent à la vie, peu importe le nombre de jours qu’il leur reste.
« Quand je suis arrivée au Canada, il n’y avait plus de bruits de guerre, il y avait de l’électricité, j’étais soulagée ».
Les enfants de la guerre
Encore à ce jour Zina se réveille la nuit en hurlant « sauver les enfants ». Sa fille Iryna dira que cette source d’angoisse ne la quitte pas. Un hôpital pour femmes enceintes avait été bombardé et elle a vu ces nouvelles à la télévision alors qu’elle venait à peine d’arriver. Une amie de la famille y était pour accoucher et Zina était morte d’inquiétude. Depuis Zina craint pour les enfants de manière obsessive, mais est-ce vraiment surprenant ?
Son arrière petite-fille qui porte aussi le nom de sa grand tante, Iryna4 a 9 ans. Elle est présentement en Pologne attendant l’autorisation pour venir au Canada. Avant son départ d’Ukraine, les avions de chasse volaient à basse altitude et la petite a vécu deux semaines dans une cave. Cette situation continue de la hanter. Iryna a obtenu son visa et un billet d’avion grâce à la générosité de la communauté de Saint-Damien et de Sainte-Émilie, mais la famille doit encore attendre. Les papiers sont en règles pour faire venir sept personnes, dont Irina mais tout est compliqué. Ce qui retarde l’ensemble de la démarche, vient du fait que la grand-mère paternelle d’Iryna, Valentyna Andriichenko, n’a pas de passeport. Tout comme pour Zina, bon nombre de personnes âgées n’ont pas de documents de voyage et avec les édifices gouvernementaux détruits, il n’y a aucun moyen de s’en procurer.
Irina (Iryna) est un prénom féminin qui tire son origine du nom grec Eirênê, signifiant paix.
Sur la vieillesse
Questionnée sur le vieillissement Zina fronce les sourcils sans trop comprendre.
« Avant la guerre nous avions des « maisons de vieux », mais la liste d’attente était longue; il y avait aussi des maisons privées mais ce endroits étaient habités par une minorité de personnes âgées. En Ukraine, une personne vieillissante vivait avec sa famille, c’était la norme. La guerre a tout changé ».
Aujourd’hui Zina croit que sa vie sera belle parce que ses enfants prennent soin d’elle. Elle avouera que c’est encore difficile de communiquer avec les autres à cause de la langue5, mais ajoutera sans hésitation que la vieillesse fait partie de la vie et qu’elle est bien dans cette période.
Zina a perdu beaucoup de gens qu’elles connaissaient, mais elle garde contact avec certaines amies, ces ‘chums’, qui ont le même âge qu’elle. Elles se parlent par Facebook grâce à Iryna qui a fait des recherches pour les trouver. La plupart habitent encore à Kyïv et vivent avec leurs enfants, ce qui rassure Zina car vivre avec les membres de ta famille quand tu vieillis, est dans l’ordre des choses…
……
La veille de l’entrevue, Zina et Iryna avaient été au cinéma, le fils d’Iryna leur avait offert deux billets pour aller voir…Top Gun. Iryna n’a pas aimé le film ni le sujet, mais a apprécié cette sortie qui a un peu changer les idées de sa mère. « Il faut croire que nous avons l’habitude de battre le mal par le mal », dira-t-elle avec le sourire d’une battante qui aura tout fait pour sauver les siens.


