Tant que je pourrai fonctionner dans mon univers, je serai heureux.

Yves DURAND et Francine LABELLE devant leur maison de Saint-Didace, qui sert également de haut lieu de l’enseignement des arts visuels dans la région Lanaudière.

PHOTOS : Jacques NADEAU

Yves DURAND est originaire du quartier Saint-Michel à Montréal. La rencontre avec la peintre Francine LABELLE aura tout basculé dans la vie de ce septuagénaire lucide et fou de peinture. Depuis il vit et crée dans leur maison-atelier à Saint-Didace, un village niché au creux d’un Lanaudière moins connu mais qui mérite de l’être.

La vieillesse ?

Je remarque qu’on aime bien créer des cases; pour le capitaliste, c’est une bonne chose. Tu es jeune tu es productif, après ça tu l’es moins et si tu n’as pas fait assez d’argent pendant ta période adulte, tu deviens rapidement inutile. C’est là qu’on « t’invite » à rejoindre les rangs des RPA, résidences pour personnes ‘dites’ âgées. Une fois rendu, tu attends de partir, cette fois pour de bon. Disons que ce n’est pas le tracé de vie auquel j’adhère mais qui pour moi, résume la situation en général.

Je me sens encore jeune parce que je peins, ce qui fait que je remets toujours la ‘vieillesse’ à plus tard. Tant que je pourrai fonctionner dans mon univers, je serai heureux. Le jour où ce ne sera plus le cas, qu’on me donne une pilule pour en finir : le suicide plutôt que de me retrouver dans un de ces mouroirs organisés. J’ai travaillé dans ce genre d’endroit; ce que j’ai vu là me conforte dans cette idée. Quand tu te berces toute la journée en regardant un mur ou au mieux, à travers une fenêtre où il n’y a rien qui résonne pour toi, quand tu as de la difficulté à manger…alors pourquoi continuer. La religion catholique fait que beaucoup ne peuvent pas ou refusent de se laisser aller alors que maintenant il existe des façons de partir sans souffrir, comme le contrôle sur la respiration.

Je médite depuis que je suis tout petit. Je suis le 11e de 12 enfants. Je suis le produit d’un devoir conjugal, mes parents étaient vieux quand ils m’ont eu, j’en avais dix devant moi. Je me suis tourné vers mes grands-parents, comme quoi la vieillesse peut être symbole de réconfort. Ma mère est morte à 92 ans après avoir eu 12 enfants. C’était une mère nourricière, pas affectueuse, car elle n’en avait pas le temps, fallait que ça marche… Être dans les bras de quelqu’un, je ne connais pas. J’ai appris à me débrouiller seul, la méditation apaise et devenir ‘vieux’ devient alors un concept.

Rétroviseurs, regrets, moments marquants ?

Des regrets, non, des moments marquants, certainement. J’ai choisi Francine et la peinture à 46 ans. C’est une belle histoire. A neuf ans je rêvais déjà d’être peintre. Parce qu’une de mes sœurs sortait avec un vendeur de télé, notre famille avait déjà la télé en 1952. C’est là que j’ai vu Picasso qui disait que pour être peintre, il fallait faire un cercle et mettre le point au milieu. Dans ma tête de petit gars je me suis dit, je vais être peintre. Et j’ai toujours fait à ma façon depuis.

Comment la vieillesse est perçue par la population en général ?

Je ne suis pas porté à aller vers les gens, j’ai appris à me suffire à moi-même. Je suis bien seul. J’aime aussi enseigner, on rencontre de belles personnes. Mais je comprends que de façon générale, pour le gouvernement, les ainés sont des gens de trop, que la vieillesse, ça coûte de l’argent : il faut payer des pensions, les frais de santé sont exorbitants etc. D’un point de vue capitaliste ce n’est pas rentable. Si on savait vivre avec plus de profondeur, nous n’en serions pas là.

Peu importe la perception des autres, à un moment donné tu as un choix, on ne peut blâmer que le système qui je l’avoue est défaillant, nous avons aussi un rôle à jouer. Les personnes âgées qui sont bien avec elles-mêmes sont celles qui continuent à vivre comme elles l’entendent ; elles prendront les moyens pour et si c’est de partir de plein gré, ce sera ça. Ceux qui s’en remettent aux bonnes grâces de l’état pour tout décider pour eux sont un fardeau. Choisir en pleine conscience, voilà là où il faut aller !