Vieillir ce sont des chiffres qui s’additionnent.

PHOTO : Jacques NADEAU

Alice AMYOT et sa sœur Danièle se côtoient dans la vie de tous les jours. Alice dira qu’elle reçoit des soins à domicile mais qu’ils sont normaux. Sa sœur Daniele écoute Alice avec bienveillance, les deux sont très liées et cela se sent. La proximité des gens que l’on aime aiderait-il à vieillir ? À regarder Alice et Daniele on pourrait le croire. Elles ne l’ont pas exprimé ainsi, mais leur façon de se comporter l’une envers l’autre est sans équivoque : elles aiment être ensemble et cela leur fait du bien.

Alice, 86 ans

Vieillesse

Le secret est de garder notre cœur d’enfant, j’aime encore les petits brillants que les petites filles utilisent, je trouve cela très beau. Actuellement je vis les plus belles années de ma vie, je n’ai jamais été aussi heureuse depuis 15 ans. J’ai des petits bobos mais une assez bonne santé, je fais ce que je veux quand je veux. J’ai ma maison, une voiture que je conduis encore et je n’ai pas de souci d’argent. Que voulez-vous de plus ? En plus j’ai deux petites sœurs et un frère qui s’occupent de moi ! Les Amyot de Saint-Paul étaient une grosse famille, 11 enfants, six filles et cinq gars, un nous a quitté il y a six ans mais nous demeurons soudés. Il y a 15 ans j’ai laissé une maison de 14 pièces pour aménager dans un bungalow à Saint-Charles-des-Prairies et c’est parfait. La vieillesse, il faut un peu l’organiser !

Rétroviseur, moments marquants, regrets

J’ai vécu les expériences qui m’étaient destinées. Je suis retournée aux études à 35 ans et j’ai eu ma licence d’infirmière à 42 ans. J’ai enseigné au Cegep de Saint-Laurent pendant presque vingt ans, ce qui a changé toute ma vie. J’avais tellement souffert de ne pas avoir été aux études longtemps mais j’appréhendais de le faire car cela voudrait dire me retrouver avec des jeunes dans ma classe. Et puis j’ai découvert ce programme d’études pour adultes. Cela n’a pas été facile mais j’ai été capable de me rendre jusqu’à ma graduation. Ce fut une belle réussite personnelle pour moi. J’ai été marié deux fois, mon deuxième époux était un artiste. Il a vécu de sa plume toute sa vie. Cela a été mon chemin. Je n’ai pas de regret mais je déplore le fait que la communication aujourd’hui se résume à la façon dont tu maitrises la technologie, c’est compliquée et ça ne rejoint pas les personnes âgées. Nous avons besoin de contacts humains.

La suite des choses

Je voudrais bien finir mes jours dans ma maison, peut-être ailleurs mais pas dans un endroit où on va m’habiller et prendre soin de moi. Je ne pourrais pas le tolérer. Je m’arrangerais pour partir. Il est facile de se laisser aller, on a qu’à arrêter de boire et de manger…. J’ai commencé à 40 ans à y réfléchir. Je travaillais à l’époque à l’Hôpital du Sacré-Coeur. Il y avait des chambres de six lits avec des personnes qu’on tournaient qu’on faisait manger et qui ne s’en apercevaient pas. Ce fut suffisant pour savoir que je prendrais mon destin en main. Et puis honnêtement, quand tu es en possession de tes capacités physiques ou cognitives, que tu es juste plus âgée, y a-t-il quelque chose de pire que de n’avoir rien à faire d’autre que de caresser ton chat ? Ce n’est pas parce qu’on est met au chaud, qu’on est nourrit qu’on y trouve notre bonheur . Et puis il y a cette routine insoutenable d’être obligé de se rendre à la salle à manger tous les jours à la même heure, d’avoir fini son repas souvent trop tôt, sans compter le fait que tu risques d’être assise avec des gens que tu ne supportes même pas….Non, il n’y a rien dans ce système qui est attractif. Il faut croire que certaines personnes y trouvent leur compte parce que ces endroits continuent d’exister.

Daniele, 69 ans

Vieillir

Vieillir ce sont des chiffres qui s’additionnent. Dans mon corps je n’ai pas 69 mais 55 ans. Je réalise que je vais avoir 70 ans, c’est presqu’irréel. Mon cœur n’est pas là. Par contre la maladie me rebute beaucoup, elle me fait peur.

Rétroviseur

Je ne peux pas dire que j’entretiens des regrets. Un jour une compagne de travail avait écrit sur le babillard de la cuisine et cela m’a marquée : la rancune et l’amertume, ça pourrit de l’intérieur. Je me suis toujours souvenue de cette phrase. Non, la vie m’a amenée où je suis aujourd’hui et c’est très bien ainsi. J’ai été responsable de l’alimentation dans un Centre pour la petite enfant (CPQ). J’ai vécu dans le monde des enfants, dans l’émerveillement. Les matins où tu avais le vague à l’âme, il y avait toujours une petite pour te ramener à la réalité…celle qui fait du bien. Le fait que je n’aie pu poursuivre de longues études pourrait être interprété comme une forme de regret, mais je viens d’une grosse famille et mes parents étaient âgées, ils n’ont pas su me pousser à aller plus loin. Ainsi était mon destin. Aujourd’hui je suis de retour Joliette après avoir vécu à Montréal et j’en suis très heureuse. Je profite de la famille et je peux partager de beaux moments avec ma sœur Alice.

La suite des choses

Comme ma sœur Alice, je ne me vois pas dans une résidence pour personnes âgées où on te prépare tes repas. J’aurais l’impression de vivre à l’hôtel, sans le plaisir de la chose. C’est pas ça la vie. Des personnes d’un certain âge commencent peut-être à être las de se faire à manger, mais il y a d’autres façons de manger sans que cela soit de gros repas servis dans de belles assiettes. Il faut s’adapter et comment on se nourrit fait partie de cette adaptation. La pandémie a peut-être changé l’idée que nous nous faisons de la vieillesse. On commence à parler davantage de l’intergénérationnel au bas mot, on se rend compte que les personnes âgées existent, on parle de transmission de savoir. La façon dont nous communiquons n’aide pas à unir jeunes et ainé.es. J’ai une amie qui garde sa petite-fille ; elle informait sa grand-mère de ne pas lui téléphoner qu’elle était pour communiquer avec elle par… message texte. On ne parle plus. On texte et on manque l’essentiel ; si je parle à une personne, je vais percevoir dans sa voix si c’est une bonne ou mauvaise journée pour elle et je pourrai intervenir.