JN-LOUISE-ST.DIDACE-1920

Quand il ne dirige pas l'ensemble vocal de Lanaudière, Denis CYR est chauffeur d'autobus scolaire.

Des garderies. De tels endroits ne sont rien de moins que des garderies pour vieux.

PHOTOS : Jacques NADEAU

Artiste alias proche aidante Louise ne fera pas de compromis, la liberté c’est tout pour elle. Elle jette un regard créatif et lucide sur la vieillesse, une période qu’elle accepte comme faisant partie d’un grand tout.

Qu’est-ce que la vieillesse ?

Vieillir c’est un peu comme dans la création d’un tableau où tu dois t’éloigner un peu de la toile pour avoir une meilleure idée d’où tu es rendu. Avec les années, tu peux prendre du recul sur ta vie, tu comprends davantage ce qui s’est passé. Je trouve fort intéressant d’avoir 70 ans et voir l’ensemble de l’œuvre de mon existence. Aussi, quand tu avances dans la création, même les taches sur ton tableau font du sens, il y a des liens qui apparaissent et tu peux en créer d’autres. Tu as un sentiment de continuité, de redécouverte de ta vie et c’est fascinant.

Il y a un réconfort dans la vieillesse et puis de toutes les façons, je ne retournerais pas en arrière.

Je ne me sens pas vieille dans ma tête et j’apprécie être en santé. Le fait d’avoir pris soin de ma mère jusqu’à sa mort à 96 ans, remet les pendules à l’heure et me donne une idée du chemin, même si je ne veux parcourir le même qu’elle. Nous allons tous vers la mort et le fait d’accompagner quelqu’un apprivoise l’idée du grand départ. Mais être proche-aidante vient avec une lourdeur. Au début, tu prends un certain plaisir à être la personne qui accompagne. C’est comme un retour d’ascenseur : la mère qui prend soin de l’enfant et l’enfant adulte qui prend soin de la mère vieillissante. Puis vient la partie où l’aidante n’a plus de temps pour elle. Cela m’a beaucoup bousculée car toute ma vie j’ai mis la liberté au premier rang. Je n’ai jamais voulu me marier ou avoir des enfants parce que je voulais rester libre. Les deux dernières années à prendre soin d’une personne très malade m’ont amputée de cette liberté. Heureusement ma sœur aidait et cela a rendu ce passage endurable. Quand elle est décédée, j’étais dûe.

Ma mère a été admise en CHSLD parce que nous n’en pouvions plus. Elle est morte deux mois plus tard. Je sais que cela a été très dur pour elle. J’ai senti qu’on la déracinait et quand un arbre est déraciné, ses jours sont comptés. Ce fut son cas.

La suite des choses

Je ne fais pas de plans parce que je ne sais pas ce qui s’en vient. Je prends ce qui arrive au fur et à mesure. C’est certain que je veux rester chez-moi le plus longtemps possible; j’aime mon environnement, j’aime ma vie, ma maison. Si je me retrouve dans un CHSLD parce que je suis handicapée, ça sera ça. Je vais où la vie m’amène.

Rétroviseur

Il n’y a pas eu de changements dramatiques dans ma vie sauf un virage à 360 degrés.

Jeune adulte j’allais ci et là sans me poser de questions; je commençais quelque chose puis je décidais d’aller voir ailleurs. A 30 ans j’aimais déjà la peinture; on m’a demandé de donner des cours. La grande aventure avec cette forme d’art a ainsi débuté. Je gagnais alors ma vie comme professeur de géologie au CEGEP. Un jour on m’a offert un poste à temps plein, pour enseigner la géographie. J’ai refusé…pour suivre le caribou…Il y a une petite histoire derrière cette sage décision.

À la même époque j’avais accepté un poste de géologue à la Baie d’Hudson. Je travaillais avec un jeune autochtone sur un site archéologique. Un jour que nous faisions des fouilles, soudainement il a vu passer un caribou; il a tout laissé en plan et est parti. Il a suivi l’animal. Il était libre et ce n’était une petite fouille qui pouvait l’arrêter. Je me suis alors posée la question : est-ce que je veux vraiment accepter un job à vie au CEGEP ? Non, je vais suivre le caribou. La liberté, c’est tout pour moi. Aujourd’hui avec la peintre et professeur Francine Labelle j’ai réalisé que j’étais prête pour ce qu’elle appelle « l’art martial de la peinture ». Maintenant je consacre mon temps à parfaire mon art et je suis très bien là-dedans.

Perception des personnes âgées

J’aimerais plutôt souligner la perception que j’ai des personnes qui vieillissent. La plupart ont peur. Peur de bien des choses, de tomber malade, d’être placés…Beaucoup font dans la fatalité; souvent on entend dire : « qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, c’est comme ça ». Cette réalité n’est pas la mienne.

C’est sûr que la société est très axée ‘jeunesse’, la beauté, la vitalité de faire toute sorte de choses. Les personnes âgées sont plus dans le back store c’est certain, mais il faut lutter contre ça en tentant de rester nous-mêmes.

Les milieux de vie

Comme je disais avant, si je suis gravement malade, je n’aurai peut-être pas le choix que d’accepter d’aller en CHSLD. Mais tant que j’ai la capacité de prendre soin de moi, j’opterai pour l’autonomie.

Notre société est complètement obnubilée par la sécurité, ça me donne des boutons. Les spéculateurs immobiliers l’ont très bien compris eux en offrant des solutions miracles, des tout inclus, en tablant sur la sécurité la plus totale, chose qui on le sait n’existe pas. Mais ça marche, pire, vivre en Résidence pour personnes âgées (RPA) sera souvent encouragé par la famille : « maman, tu devrais y aller, tu verras, tu n’auras plus rien à faire ou à s’en faire ».

Des garderies. De tels endroits ne sont rien de moins que des garderies pour vieux.

Il nous faut des milieux de vie et de partage, de solidarité, des regroupement de personnes vieillissantes certes, mais qui se prennent en main. Il faut des projets immobiliers qui ont du sens.

Et puis, ça coûterait sûrement moins cher, car pour le moment rester en RPA, c’est pas donné.