Antonin RENAUD a 87 ans. Il venait tout juste d’être admis à la Résidence le Jour et la nuit à Crabtree au moment de l’entrevue, le 14 août 2022. Ce qui suit est l’intégralité de l’entrevue menée à la résidence. J’ai cru pertinent de compléter en relatant les faits entourant l’historique des placements de monsieur RENAUD que j’ai nommé, « La chronologie de la honte ».
Rencontre avec Antonin RENAUD, un orphelin de Duplessis lucide et résilient.
Comment ça va Monsieur Renaud ?
Ça va bien, dans l’ensemble mon moral est bon. Le virage a été pas mal raide, j’étais habitué d’être à la maison et du jour au lendemain, tout disparait. Tu te retrouves dans une place comme ici.
Rapidement Antonin est pris de nostalgie et mentionnera d’entrée de jeu qu’il est orphelin, il a du mal à retenir ses larmes…
Je n’ai jamais connu mes parents, ce sont des sœurs qui m’ont élevé. Les Sœurs grises de Montréal à la Crèche d’Youville, celles de l’Orphelinat Saint-Joseph à Chambly, un genre de couvent, puis j’ai vécu à l’orphelinat Notre-Dame de la Merci d’Huberdeau tenu par les Frères de la Miséricorde. T’essayes d’oublier. Tu fais ta vie pis ça finit là. J’ai été éduqué et puis ils m’ont envoyé́ travailler sur une terre, à Saint-Augustin, pour monsieur Bélisle. J’avais 18 ans. J’étais sage. J’étais semi-vendeur. Le travail sur une terre, ça se fait tous les jours puis il faut aller vendre les légumes au marché́.
J’ai été religieux chez les Saints-Apôtres. J’étais le frère Antonin. Avant de me marier, puis j’ai rencontré la femme qui était pour devenir mon épouse, Suzanne Grisé. Ça s’est fait du jour au lendemain, c’est pas dans mes habitudes de traîner… Nous nous sommes mariés en 1962. J’avais 27 ans, Suzanne en avait 32. Nous avons eu 33 ans de vie commune. François est né en 1963 et Gilles en 1964. Mon épouse est décédée, ça fait 26 ans.
J’ai travaillé dans un garage, mon métier en dernier était de débosser des chars et de les peinturer. Je faisais ça au Collège St-Jean-Vianney, dans le garage, et je travaillais pour les autres en même temps.
Je lui fais remarquer qu’il a une belle peau, il me répondra en riant : je me suis ménagé́ ! François ajoute brièvement que son père a rencontré plusieurs femmes après le décès de son épouse. Monsieur Renaud entend et rétorque avec ironie :
Quand ça marchait pas avec une, y en avait une autre. Je travaillais et les fins de semaine je sortais, c’était normal.
J’évoque le fait qu’il soit placé en résidence.
Ici j’ai une belle chambre, tout est organisé. On vient me voir plusieurs fois par jour. On nous réveille le matin pour aller manger. Quand c’est le temps de déjeuner, tout le monde descend.
Aimeriez-vous mieux rester dans vos affaires ?
Pas le choix.
Pourquoi êtes-vous ici ?
J’étais pu bon. On voulait m’envoyer au CHSLD à Repentigny. Ma maison est là. Je pensais bien y retourner. Ca m’aide d’être entouré. Ils m’ont placé, j’ai pas dit un mot.
Qu’est-ce que vous pensez de la vieillesse ?
Moi, je rajeunis. C’est normal, tu fais rien, tu te laisses aller. Mais faut prendre ça une journée à la fois. J’ai pas peur de la mort, faut bien mourir. Les enfants vont s’occuper de mon corps. Tant qu’à̀ moi, je travaillerais à nouveau. J’ai encore le goût, avoir un garage, physiquement je peux encore débosser…
Et les souvenirs, monsieur Renaud, comment ça se passe ?
Le passé c’est le passé, on est dans le présent.
Mais vous avez sûrement des souvenirs heureux ?
Quand les enfants étaient jeunes, on sortait. On faisait des tours de machine. Quand t’es tout seul, tu as le temps d’y penser. Moi j’ai pas eu de parents, je suis orphelin, alors tu organises ta vie tout seul.
Des regrets ?
Oui, pis non. Parfois c’est regrettable. Quand tu laisses quelqu’un, tu recommences une autre vie, c’est regrettable. Dernièrement c’est une femme qui m’a laissé́ ; mes enfants m’ont placé ici.
Mais vous êtes chanceux d’avoir des enfants qui prennent soin de vous non ?
Oui, j’ai deux gars formidables.
Son fils François prend le relais pour ajouter des informations pertinentes en lien avec la suite des choses.
Après avoir quitté́ les ordres, mon père s’est marié puis il est retourné auprès de sa communauté religieuse au début des années 70 pour travailler comme commissionnaire. Il quittera à nouveau en 1983-84 cette fois pour être embauché par la famille Routhier, plus précisément par les frères Jean-Paul et Louis-Charles Routhier propriétaires de Courchesne Larose Ltée, de grands bienfaiteurs du Collège St-Jean-Vianney et de la Société des Saints-Apôtres. C’est ainsi que mon père est devenu homme de confiance de la famille. Il est resté plus de 30 ans chez Courchesne Larose. On lui a remis une plaque pour souligner ses trente ans de service. Ce fut pour mon père une belle transition. Ce faisant, la famille Routhier lui a redonné la dignité́ qu’il avait perdue en se faisant mettre à̀ la porte du Collège St-Jean-Vianney pour avoir participé à la création d’un syndicat pour les employés et les professeurs. Je vous remercie beaucoup, madame Larivière, d’avoir pris les temps de rencontrer, écouter et ressentir le désarroi de mon père. Être aidant naturel et mandataire permanent est une grande responsabilité sur les plans humain et juridique. Je lui dis souvent qu’il ne fait pas partie du problème, mais bien de la solution. Il faut demeurer constamment à l’écoute de ses besoins et s’adapter à sa réalité quotidienne, tout en étant vigilant.
Antonin Renaud prenait sa retraite en 2019, à l’âge de 84 ans. Aujourd’hui, après avoir été déplacé à quatre reprises en l’espace de seulement six mois, il réside dans une unité de soins à la résidence Elogia à Montréal, là où il tente de se remettre des soubresauts des derniers mois.
