Berthe est une jeune sexagénaire originaire du Cameroun. Elle travaille comme préposée en milieu gériatrique et côtoie la vieillesse au quotidien. Elle dit aimer ce qu’elle fait parce qu’elle se sent utile. On la sent très proche de ses patients, ses ‘vieux’ à qui elle vouera le plus grand des respects. Après l’avoir écoutée, j’en ai déduit que ce don d’elle-même ressemble plus à une opération de sauvetage émotionnel, parfois réel, auprès de personnes âgées et totalement vulnérables.
Du Cameroun à Joliette
Mon mari est Tchadien. Il était réfugié au Cameroun ; on s’est connus et on s’est mariés. Le Canada a sélectionné notre famille et nous sommes arrivés en septembre 2013. Cela n’a pas été facile de quitter notre pays mais nous n’avions pas le choix. Après une semaine passée à l’hôtel, nous étions transférés à Joliette et logés dans trois appartements différents. C’est le destin qui a fait que nous sommes dans cette région aujourd’hui.
J’ai eu six enfants, le plus jeune est né en 2001 et l’aîné en 1978. Je n’ai pas revu ma mère depuis que nous sommes ici. La pandémie a fait en sorte qu’elle décède avant que je sois capable de retourner au Cameroun. Malgré toutes les difficultés rencontrées, j’apprécie cette terre d’accueil qui nous permet de vivre normalement, de travailler et d’élever nos enfants.
La vieillesse ?
Je considère le fait de vieillir comme un honneur, parce que ce n’est pas tout le monde qui arrive à cet âge-là. Certes tu n’as plus les mêmes activités, mais tu fais les choses autrement, au ralenti. C’est le corps qui te dit où tu es rendue… Je suis préposée ; mes quarts de travail sont le soir et les fins de semaine. C’est assez demandant physiquement, mais j’aime les personnes âgées. Ce que je fais me procure beaucoup de bonheur, ce qui m’aide à mon tour à mieux vieillir.
Les milieux de vie ?
Ce que je me souhaite est de vieillir chez-moi, auprès des miens. Mais parfois je crains, car la vieillesse ici au Québec c’est d’être ‘placé’, cela n’est pas rassurant. Juste à l’étage où je travaille il y a plus de 40 personnes, certaines très âgées, en attente d’être relocalisées dans un RI ou CHSLD. En milieu hospitalier il y a toujours du bruit, du mouvement. Ce n’est pas un endroit pour garder des personnes qui sont fragiles au départ.
Cas troublants ?
À titre de préposés aux personnes âgées, nous passons beaucoup de temps avec nos patients, probablement à cause de la nature des tâches que nous devons accomplir, ou du rythme que nous devons adopter. Je commence à 16 h, je les prépare pour le souper et ensuite pour le coucher. Nous avons le temps de jaser et beaucoup se confient à nous.
L’une d’entre-elles m’a parlé de sa situation familiale. Ses enfants voulaient absolument qu’elle soit placée, la vraie raison étant qu’ils étaient pressés de récupérer la maison. Depuis qu’elle est là à l’étage gériatrique, ils ne viennent plus la voir. Parfois des enfants se présentent pour prendre des cartes bancaires à l’insu de la personne qui est alitée, ils attendent qu’elle ait les yeux fermés mais nous on voit… Comme préposés nous pouvons rapporter des gestes douteux qui pourraient s’apparenter à de la maltraitance, parce qu’il y en a. Heureusement il y a des suivis et certains cas se retrouvent en cour.
Des personnes demandent l’aide médicale à mourir sous la pression des membres de la famille. Elles acquiescent parce qu’elles n’en peuvent plus. Un jour, un patient dont je m’occupais pleurait à chaudes larmes et je me demandais pourquoi. La famille affirmait qu’il était arrivé à la fin de sa vie et qu’il était prêt pour l’aide médicale à mourir. Il ne se levait plus, ne bougeait plus…Pourtant quand il avait été admis à l’hôpital il avait sa marchette, il circulait. Je ne suis pas au courant de tous les détails des patients dont je m’occupe mais comme il était tellement désemparé j’ai cru bon de le rassurer, de lui dire qu’il pouvait décider de lui-même, avec son cœur. Il m’a demandé de prier pour lui. Je l’ai installé pour dormir. À minuit avant de quitter, je suis venue le réveiller car j’étais inquiète. Je lui ai posé la question : est-ce que je peux vous retrouver demain ? Il a dit oui. Le lendemain il était encore là et m’a souri. Une semaine après, ce même monsieur sortait de sa chambre, il marchait à nouveau. Trois semaines plus tard il rentrait chez-lui.
Vous savez, nous sommes témoins de pas mal de choses.
C’est certain que toutes ces histoires m’affectent et parfois je fonds en larmes. Ce que je fais quand je le peux, c’est de prendre ces petits ‘vieux’ dans mes bras et de leur dire qu’ils font partie d’une famille, employés, patients, personnel médical, nous faisons notre possible pour leur donner un peu de réconfort.
Perception des personnes âgées ?
Le gouvernement en fait un sujet politique, pour gagner des voix, on aime bien parler de tout ce qu’on fait pour les personnes âgées. Ça les arrange.
La reconnaissance ?
Au Canada, tout le monde travaille, on n’a pas le temps pour les ‘vieux’. Mais arrivés à cet âge-là, ces ‘vieux’ sont peut-être malades, mais ce n’est pas une raison pour les abandonner ! Au Cameroun, nous gardons les personnes âgées jusqu’à la fin. Et puis il y a toute la question touchant l’argent. La personne qui a travaillé toute sa vie devrait jouir du fruit de son travail mais au lieu de çà, ses économies s’envolent; parce que habiter dans une résidence pour personnes âgées (RPA), ça coûte cher. La vieillesse n’a pas sa place dans ce genre d’endroit.
Un ‘vieux’ c’est un livre d’histoire, tu l’écoutes et il te racontera.
