La journée de sa mort, le matin, mon père coupait des arbres.

PHOTO : Jacques NADEAU

C’est un ami Irlandais qui introduisait Kathal au Centre Multiethnique de Rawdon en l’invitant lors d’un souper qui s’y déroulait. Depuis il en est devenu président et ne cesse de tarir d’éloges pour cet endroit qui accueille des gens de différentes origines. Beaucoup des activités offertes sont là pour contrer l’isolement. Entrevue avec un irlandais de souche branché sur la bonté !

Au centre, notre clientèle est surtout composée de personnes âgées de 55 ans et plus. La plus vieille avait 94 ans, elle est décédée. Nous aimons nous retrouver, manger, chanter, danser et avoir du bon temps, vous savez, toutes ces choses qui rendent heureux…Nos événements incitent les gens à sortir de chez-eux et à socialiser. Le monde a oublié comment il est simple d’avoir du plaisir, ici on aime à se le rappeler constamment.

Je suis arrivé au Canada en 1985. On vivait à l’époque une certaine crise économique et j’ai été embauché à condition que je sois prêt à partir au Canada. J’ai été chanceux. Après trois ans j’avais mon statut immigrant reçu et en 1991-92 j’obtenais ma citoyenneté canadienne. Je suis arrivé à Mascouche en 1988 et je ne suis jamais retourné en Irlande. Ce fut un choix économique. J’ai dû sacrifier tout le côté social, ce qui fut très difficile.

En Irlande, nous avons un bel équilibre que je qualifierais de social-économique ! Ici c’est travail, travail, travail. Parfois j’ai des moments de doute où je me demande si cela valait la peine de sacrifier cet aspect important de la vie.

Je suis marié et père de quatre enfants, une petite famille par rapport aux standards irlandais. Je suis croyant. En Irlande notre croyance fait partie de notre ADN, de notre identité propre. Cette croyance nous a aidés à affronter plusieurs épreuves, des famines…Et dans tout cela nous continuons à avoir du plaisir.

Et la vieillesse ?

Quand j’étais en Irlande, il n’y avait pas de centres de personnes âgées. Elles vivaient avec leurs enfants, leurs petits-enfants. Ce n’était pas rare de trouver quatre générations dans la même maison. Mes parents ont toujours vécu dans la leur. La journée de sa mort, le matin, mon père coupait des arbres. Ma mère a prié toute sa vie pour avoir une belle mort. Elle est morte dans son sommeil.

A 60 ans tu remarques que tu es moins vite. Tu accomplis moins de travail avant d’être fatigué. C’est dur sur l’orgueil mais c’est normal; il faut ralentir, le corps n’est plus le même qu’à vingt ans. On essaie de se garder en forme. Physiquement pour moi ce n’est pas trop difficile car mon travail le demande; par contre j’ai eu un accident, je suis tombé d’une machine, je me suis cassé un bras et j’ai mis du temps pour récupérer.

Honnêtement, j’aimerais rester dans ma maison parce que j’ai tellement vu des personnes malheureuses dans des résidences pour personnes âgées ; ce n’est pas nécessairement la faute des propriétaires mais c’est tout le concept qui est faussé au départ. La liberté c’est ce qui te rend heureux et quand tu ne l’as plus, tu perds le goût de vivre…On a vu avec la pandémie à quel point cela a affecté notre vie ; soudainement nous n’étions plus libres d’aller là où bon nous semblait, de faire ce que nous avions l’habitude de faire. En résidence tu perds cette liberté. Par exemple, si tu te trouves dans une place où tu n’aimes pas le personnel tu es obligé d’endurer, je ne souhaite ça à personne.

Regrets ?

Très bonne question. Oui, je dirais que s’il en est un c’est de ne pas avoir découvert ce lien qui m’unit au Seigneur plus tôt dans ma vie. Je l’ai connu sur le tard. Depuis j’ai trouvé un sens à ma vie. Il m’a fait comprendre qu’on est sur terre pour aider son prochain, pour faire un monde meilleur… Il y a tellement de problèmes causés par l’ignorance ou la méchanceté. Son timing (au Seigneur) est toujours parfait, j’imagine que je n’étais pas prêt, aujourd’hui j’ai ce regard sur la vie qui me fait du bien.

Je veux amener plus de justice dans le monde. Tu n’as qu’à écouter les nouvelles, cela rapporte toujours le côté négatif, ce qui nous rend anxieux. La vie est belle mais elle est plus belle quand on s’aime les uns les autres. C’est pas compliqué.

C’est épouvantable. La plupart de ces foyers pour vieux dont je parlais plus tôt sont des prisons, des endroits remplis de talents et d’expériences de vie gaspillés. On les bourre de médicaments et ils n’ont plus qu’à attendre la mort. Est-ce qu’on peut dire d’une société qui laisse faire une telle chose qu’elle est civilisée ? Poser la question c’est y répondre…Le problème vient peut-être du fait qu’au Québec on sépare les gens selon leur âge. En Irlande tout le monde se mêle et il est normal de fréquenter des gens de générations différentes. On acquiert ainsi plein d’expérience et cela nous évite de faire des erreurs.

J’ai le privilège d’être libre, de vivre chez moi, ce qui me fait percevoir la vieillesse plus comme une phase de la vie où il est permis de ralentir, où on acquiert la maturité et qu’on a plus de temps pour accueillir l’autre. Si la jeunesse fait partie de la vie, il faut penser que la vieillesse aussi. Mais ce qui compte est quand tu es vivant, si tu as quelque chose à dire, dis-le. Si tu as quelque chose à faire, fais-le. Moi je suis chanceux, je n’ai pas trop de regrets. Une personne qui, à la fin de ses jours peut dire qu’elle n’a pas de regrets, c’est une personne heureuse.