On est une famille. Une vraie famille qui se tient.

PHOTOS : Jacques NADEAU

Christian et Ghislaine LAMBERT sont frère et sœur. Pendant cinq ans, ils ont géré une entreprise florissante et appréciée des résidents de Berthierville, La Pizzeria Le Christian. Marcel CHÊNEVERT est le conjoint de Ghislaine et réalise son rêve de devenir ébéniste à 61 ans. Les trois habitent la même résidence, la leur, celle d’une grande famille qui ne voudra jamais se défaire. Récit d’une ‘commune’ intelligente à l’échelle humaine.

La vieillesse ?

Christian – Je sens qu’on vieillit, l’âge est là. Le métier de restaurateur a certainement contribué à accélérer le processus car c’est difficile sur le corps. Je crois que c’est l’usure du temps et des os qui détermine l’âge où tu es rendu, ça ne ment pas parce qu’on le sent dans son for intérieur.

Ghislaine – Christian a bien résumé le phénomène de ce que c’est vieillir; le matin c’est plus ardu de mettre la machine en route, tout est plus raide. Un coup réchauffé, ça va bien. Mais quand on a fini nos cinq jours d’affilée au restaurant, le corps te fait savoir que tu as besoin d’une pause si toi tu l’oublies…

La suite des choses ?

Christian – J’aimerais pouvoir continuer longtemps avec ma gang. Je me sens privilégié d’habiter la même maison que ma sœur, son mari Marcel et leur famille. Nous sommes tissés serrés et tout le monde se voit très souvent. J’ai un fils qui est décédé à 19 ans. Cela fera trois ans en novembre 2022 et la douleur est encore présente, mais d’être entouré par tous ces gens que j’aime et qui me font du bien m’aide à passer à travers cette épreuve. Quand tu vis le deuil d’un enfant, la mort prend une autre signification. Je vais vendre le restaurant à la fin octobre 2022; je réalise que je n’ai pas besoin d’un tel stress. J’ai toujours eu des restaurants, pendant une quarantaine d’années. Il est temps que je passe à autre chose, quelque chose de beau… J’ai de la chance.

Le mari de Ghislaine a construit un loft pour que je puisse habiter près d’eux. On est une famille. Une vraie famille qui se tient.

Ghislaine – Je veux passer le restant de mes jours avec ma famille, nous sommes une sorte de commune…moderne. En tous les cas c’est mon havre de paix. Avec nos frères et sœurs on se réunit souvent. Nous sommes très nombreux à nous réunir quand on s’y met ! Par contre, la journée où je perdrai mon autonomie, je ne voudrais pas devenir un fardeau pour mes enfants. Pas question de prolonger quoique ce soit. J’aurai fait ma vie comme je l’entends et je n’ai pas l’intention que ce soit différent au moment de partir.

Rétroviseur ?

Christian – Je n’ai pas de regret. Vivre dans le regret ne sert à rien, c’est comme être choqué après quelqu’un, c’est à toi que tu fais du mal. J’essaie d’être zen dans tout çà. Je mets de côté ce qui m’angoisse et je continue.

Ghislaine – On ne peut pas dire que j’ai des regrets. J’ai vécu plein de choses, des expériences qui ont fait que j’ai dû repartir à zéro, mais c’est la vie. Et puis d’avoir ce noyau familial fait que tu es plus dans le présent, parce qu’il te remplit de bonheur.

Perception des aînés ?

Christian – Quand on avait 20 ans on disait « regarde le vieux bonhomme », là on y est. On a tous été jeunes à un moment donné et aujourd’hui nous sommes les ‘vieux bonhommes’, c’est juste normal et dans la suite des choses.

Ghislaine – Nous avons la chance de côtoyer des jeunes et des moins jeunes, tout çà sous un même toit ou presque. Ce partage affecte la perception que l’on a les uns envers les autres. Mon plus vieux a 38 ans, j’en ai 58, nous n’avons que 20 ans de différence. J’ai quatre enfants, deux garçons et deux filles, ils ont 38-36-33-31 ans. J’ai six petits enfants de 12 à 14 ans. C’est çà la richesse. Ma famille est ma richesse.

La place des vieux ?

Christian – Je pense qu’il y a des gens qui sont foncièrement bons avec les personnes âgées, d’autres sont carrément méchants. Je n’aime pas la méchanceté. Si tous ces gens qui n’apprécient pas la présence des aînés nous regardaient aller, je pense qu’ils changeraient peut-être d’idée. Parce que chez-nous, tout se mélange !

Ghislaine – Je suis partagée parce que ce concept de séparation de générations n’existe pas dans notre milieu familial. Avec tout ce que l’on entend, je ne pense pas que les personnes âgées ont la place qu’elles méritent; si je pouvais je les prendrais toutes avec moi.

Milieux de vie ?

Ghislaine – Un coup rendu dans une résidence pour personnes âgées beaucoup délaissent leurs vieux et les visites deviennent de plus en plus rares. Cela ne donne pas le goût d’y être. En même temps je ne peux pas être trop catégorique à ce sujet car pour moi il est très important que je ne devienne pas un fardeau pour mes enfants. J’ai changé les couches de ma belle-mère ? Je voudrais que mes enfants conservent un beau souvenir de moi et changer les couches de ta mère n’en fait pas partie. Alors si je perds mon autonomie parce que très malade, être en résidence ou CHSLD deviendrait une option, mais pas une situation que je voudrais prolonger trop longtemps. L’aide médicale à mourir existe. J’y aurais recours

Marcel Chênevert

La vieillesse ?

J’ai 61 ans. À 60 ans, j’ai réalisé que je faisais partie de cette génération dite ‘âgée’. Pas avant. Cela ne m’affecte pas vraiment car à travailler sur une ferme, la vie la mort font partie du quotidien. Je suis habitué à cette réalité. Mes belles-filles habitent en ville et quand elles viennent et qu’elles sont témoins d’un animal qui meurt, elles pleurent pendant trois jours, mais pour moi c’est juste la vie qui s’exprime autrement. Du moment qu’on nait, on est condamné à mourir. Le monde animal te l’enseigne très bien. Mes parents étaient religieux et m’ont toujours dit que la mort n’était pas la fin. J’y crois encore. J’ai été diagnostiqué diabétique à 60 ans. Je ne fais pas d’angoisse par rapport à çà, je vis au jour le jour.

La place des vieux ?

Passé un certain âge on dirait que l’être humain tombe dans la catégorie « périmée ». J’ai beaucoup appris des personnes plus âgées que moi; j’ai toujours aimé leur contact. Ne pas vouloir aller vers eux veut dire qu’on perd cette transmission de connaissances et de vécu. C’est terrible. Ce n’est surtout pas en les plaçant dans résidences style guettos que ça va s’arranger. Beaucoup de personnes y sont laissées à elles-mêmes. C’est triste et surtout, ça ne devrait jamais être le cas. L’humain a besoin d’autre chose que d’être parké dans un endroit en attendant de mourir. On a une grosse réflexion à faire là-dessus.

Rétroviseur ?

Je n’ai pas de regrets. Nous sommes sur cette terre pour apprendre, alors arrivera bien ce qu’il arrivera. J’ai fait beaucoup de métiers dont celui d’agriculteur. J’ai eu une ferme laitière pendant 25 ans. Je voulais la transférer à mon garçon mais nous n’avons pu agrandir, alors nous avons eu des brebis laitières et une fromagerie. Les astres n’ont pas été bons pour moi, cela n’a duré que sept ans. Ça m’a donné un coup quand nous avons dû cesser cette activité. Ce fut très certainement la fin de l’agriculture pour moi.

J’ai travaillé le bois toute ma vie. C’est une thérapie. Je me disais qu’un jour j’aimerais gagné ma vie avec çà. Je suis devenu menuisier et aujourd’hui j’ai ma propre shop en ébénisterie. Je fais de la rénovation et je crée des meubles. J’ai fabriqué ceux d’une micro-brasserie à Berthier. On peut dire que j’ai enfin trouvé ma voie. À 61 ans. Comme quoi il n’est jamais trop tard.