Les gens ont la fâcheuse tendance à s’enfermer dans leur génération.

PHOTO : Jacques NADEAU

Claude BLOUIN est un homme de mots, il les organise de façon à ce qu’ils servent sa pensée. C’est avec beaucoup de générosité qu’il nous livre ses réflexions sur la vieillesse et qu’il partage ses craintes, dont celle, la pire, d’être séparée de sa conjointe et de son fils.

Je vis en plein paradoxe, débattant avec moi-même sur les bons et moins bons côtés de la vieillesse. J’ai toujours voulu être autonome, ce qui fait que j’appréhende la dépendance à cause de la cécité́ ou de l’arthrose, qui me rendront moins mobile. En même temps, vieillir, c’est une chance, parce que ce n’est pas tout le monde qui se rend à̀ 78 ans. Je peux voir mon fils s’accomplir et  je suis encore capable de me livrer à l’écriture.

CHAQUE ÂGE A SON RYTHME, JE PERSISTE À CROIRE QUE CELUI PLUS LENT DE LA VIEILLESSE MÉRITE D’EXISTER.

J’aurais souhaité écouter davantage mon propre rythme étant plus jeune : en menant trop d’activités de front, même heureux de l’intensité qui en ressortait, je me suis rendu à l’épuisement professionnel à l’âge de 53 ans.

La vieillesse est une corrélation entre le corps et la pensée : vous allez bien donc vous pouvez penser et être curieux. À partir du moment où vous avez mal, il y a une distraction. Je suis heureux du simple fait de pouvoir suivre une routine, laquelle je sais n’existera plus si je flanche, à cause de l’arthrose, d’un infarctus ou toute autre maladie.

Ce qui fait que je m’impose une balade quotidienne d’environ 30 minutes cela ne me tente pas toujours, mais quand c’est fait je me dis que je suis encore capable. Et pendant que l’on marche, le cerveau est alors libre parce que le corps va bien.

Mais cette discipline que je me suis donnée n’enlève en rien l’anxiété́ que j’ai de me retrouver un jour dans une résidence pour personnes âgées, séparé de ma compagne, ma complice. Vivre sans elle? Les quelques fois où elle s’est absentée pendant un certain lapse de temps je sentais déjà qu’une présence manquait…

Aller en résidence m’inquiète aussi car le personnel en place est là pour gagner sa vie: alors si les employés sont débordés parce qu’ils ont trop de patients, leur patience ne sera pas au rendez-vous. D’un autre côté, qu’ils soient professionnels et formés permet de supporter l’insupportable, cela évite de devenir déprimés à voir des personnes dépérir sous tes yeux. Il y a quelque chose dans cette distance que je trouve sain.

CE QUE JE REDOUTE LE PLUS EST L’ENFERMEMENT GÉNÉRATIONNEL.

Ma mère vivait dans une résidence. Un jour un professeur du secondaire a eu la brillante idée d’y amener des élèves. À 90 ans, elle a pu alors partager un repas avec trois adolescents à qui elle a raconté́ ses histoires, comment c’était dans son temps, à 15 ans… Le travail des élèves consistait à écrire un essai à partir de ce qu’ils avaient entendu. On sous-estime la capacité des personnes âgées d’intervenir auprès des plus jeunes.

Les gens ont la fâcheuse tendance à s’enfermer dans leur génération. Les jeunes font des films de jeunes, on organise des activités pour les aînés. Pas étonnant que ce soit au Québec que l’on ait le plus de résidences pour personnes âgées par rapport au reste du Canada…

Les aînés sont outillés par leur expérience de vie. Après 70 ans, on a surmonté des échecs, des deuils, des déceptions: transmettre cette connaissance serait pourtant formidable. D’un autre côté, les questions que les jeunes se posent, les références qu’ils ont, moi je ne les ai pas. Nous pourrions échanger sur l’histoire, celle que nous avons connue comparée avec l’image que les jeunes en ont aujourd’hui. Sur la question climatique par exemple: aujourd’hui nous parlons de catastrophe climatique mais quand je suis né, en 1944, la planète n’allait pas bien non plus. Dans les années 70 on a vécu une menace nucléaire.

Devant la perspective d’une catastrophe, chaque génération s’interroge, réagit sur la manière de se défendre, doit inventer des solutions et peser le pour et le contre de son héritage.

Nous semblons tous, à différents niveaux, développer une certaine forme d’inquiétude face à la vieillesse. Quelle est la raison pour laquelle nous persévérons malgré tout ?

En partie, je crois que cela tient à un mouvement de respect face au désir de vivre, à ce qui nous presse d’inspirer, expirer, sans cesse repris, comme expression d’une aspiration à participer un moment de plus, un moment encore à ce que le monde a de beau.