Denis CYR

Quand il ne dirige pas l'ensemble vocal de Lanaudière, Denis CYR est chauffeur d'autobus scolaire.

Quand tu enregistres tu touches à l’éternité parce que tu laisses une trace.

PHOTOS : Jacques NADEAU

Denis CYR est né à Thedford Mines. Son père était mineur et il dira de sa mère qu’elle était le boss de la famille. Il soupçonne que s’il était envoyé à un très jeune âge prendre des cours de piano chez les Sœurs de la charité, c’était son rêve à elle qu’elle poursuivait à travers lui.

Dans le temps les cours de musique coûtaient peu, 10$ par mois et puis toute la famille a fait de la musique. En 4e année, j’ai dirigé une chorale. Je pense que le leadership, tu nais avec ça. La musique était déjà ma vie. Je me souviens, mes chums allaient jouer au hockey pendant que je pratiquais; je me suis sentie à part, mais j’étais de petite corpulence, alors le banc de piano était plus confortable que les patins !

Denis CYR ne manquera jamais d’humour, peu importe s’il se confie sur sa passion, la musique ou sur certains regrets qui semblent l’avoir marqué.

Le déclic ‘musique’ s’est vraiment fait quand je suis arrivé à la polyvalente. C’est alors que j’ai commencé à jouer des instruments de cuivre. Nous étions à la fin des années 50. Parmi tous ceux qui ont suivi ces cours, nous sommes 7 ou 9 à avoir continué en musique, mais on ne se voit plus. Ensuite ce fut le CEGEP. Thedford Mines comptait une population de 25 000 population et la musique était considérée comme un art sérieux : les 60 meilleurs musiciens du Cegep pratiquaient du mercredi à vendredi et le dimanche on donnait un concert.

À 13 ans je faisais partie de ‘L’harmonie de Thedford’, un groupe de musiciens qui ne jouaient que des instruments à vent. On a monté un quintette de cuivres. Plus vieux j’ai joué du clavier dans les hôtels, ça payait mes études. J’ai été admis à l’université de Trois-Rivières à 23 ans. J’étais en sociologie parce que je pensais que je n’étais pas assez bon pour être en musique. Mais j’ai toujours joué; je manquais l’école pour aller jouer avec des bands. Le cours que j’aimais le plus était la littérature musicale. Après avoir fait le tour de plusieurs instruments, j’ai aussi commencé à être arrangeur.

Être chef d’orchestre devenait une suite logique. La première fois que j’ai joué avec l’orchestre symphonique de Sherbrooke j’avais 17 ans. On était payé comptant ou en chèque après le spectacle. J’ai aussi compris rapidement qu’il faut que tu persistes comme chef si tu veux vraiment avoir ton son.

Il quittera Thedford Mines en 1988 pour s’installer dans la région de Joliette. Aujourd’hui cela fait 20 ans qu’il dirige l’Ensemble vocal de Lanaudière. S’il possède une grande sensibilité du fait qu’il soit un musicien accompli, Denis CYR est également un être lucide.

La mode est aux jeunes chefs, mon temps est révolu. Je suis convaincu que je ne dirigerais pas de la même façon avec des professionnels : tu n’es pas qu’un technicien du son, tu n’as pas à leur expliquer comment faire une croche, tu leur suggères des choses. Un fantasme inassouvi à ce niveau est de ne pas avoir dirigé le Chœur du Tabernacle mormon. C’est une institution fondée en 1847 avec 360 voix à bord. Ça c’est de la puissance ! Pour le moment ce que j’aime le plus c’est de faire des arrangements musicaux, composer. J’y trouve mon compte.

La vieillesse ?

Je n’y pense pas, probablement à cause du milieu dans lequel j’évolue qui inclut des gens de tous âges. En musique, c’est la qualité du musicien qui compte. Il ou elle aura 25 ou 75 ans, cela n’a pas d’importance. Je ne pense même pas à où mes derniers jours. Par contre, je sais ce que je ne veux pas et c’est de me retrouver dans un CHSLD.

Inquiétude ?

Je ne suis pas inquiet face au temps qui passe, la perte de réflexe; d’ailleurs on peut compenser par l’expérience, ce qui n’est pas plus mal. Par contre je demeure terriblement inquiet pour la génération de musiciens à venir. Les programmes de musique en place dans les écoles ont été coupés pour la plupart et je soupçonne que ce n’est qu’une question de temps avant qu’on coupe ailleurs.

Avant il y avait des chorales dans toutes les communautés, des fanfares dans tous les villages, il existait un intérêt pour tout ce qui était musical, aussi une fierté à faire partie d’un groupe de musique. À titre d’exemple, il fallait absolument que la fanfare soit présente lors d’événements dans une communauté. Cet engouement n’est plus, la fanfare s’est tue….

Et pourtant, la musique c’est aussi fondamental et vital que manger, boire et respirer. A partir du moment qu’il y a eu un être humain sur terre, il y a eu de la musique. La musique t’accompagne partout dans ta vie, autant heureux que malheureux. La peine bouge avec la musique. Dans l’auto quand tu joues du gros rock, tu ouvres les fenêtres, la vie est belle. L’éventail est large et tu trouveras ce que tu cherches, selon les besoins que tu as. Les arts en général, ça aide à vivre, c’est là que l’équation ne se fait pas, car le financement est de plus en plus difficile à trouver.

Il y a aussi le fait que les gens s’impliquent moins qu’avant, c’est plus difficile d’avoir des bénévoles. Chacun vit dans sa bulle et la critique est souvent gratuite : on ne peut plus rien dire ou faire sans être critiqué. De façon générale c’est plus difficile de vivre en société qu’avant.

Souvenirs, regrets ?

Mes plus beaux souvenirs ont été ceux où j’étais dans l’action et l’endroit où je suis le plus heureux sur la planète, c’est une scène. J’ai enregistré des disques, j’ai fait des arrangements musicaux dont je suis très fier.

Quand tu enregistres tu touches à l’éternité parce que tu laisses une trace.

J’ai toujours dit que je ferais tour de de la terre, cela n’est pas vraiment arrivé mais je me suis rendu en Chine.

Mes regrets se situent plutôt au niveau de la perte.

À faire ce métier de chef de chorale ou d’orchestre, on perd du monde en cours de route, des gens se désistent. Comme chef, tu dois prendre des décisions, il faut diriger, certains n’aiment pas alors ils quittent. Puis il y a le manque reconnaissance. Cela fait 57 ans que je fais de la musique et on ne m’a pas exactement organisé un party de départ après 50 ans…Et pour être honnête, j’ai un regret bien égoïste, c’est celui d’avoir toujours travaillé avec des amateurs, pas à cause des gens, mais du fait qu’il faut toujours expliquer et, recommencer. Comme chef de chorale s’adressant à des amateurs, mes contrats ne sont jamais renouvelés. Une autre frustration vient du fait que lors d’un spectacle, les gens dans la salle ont presque le droit de vie ou de mort sur toi et ce n’est pas dû au fait de leurs compétences…Mais on passe par-dessus, par amour de la musique et puis il y a plus d’années derrière que devant, alors on profite au maximum du temps qu’il reste.

La perception des ‘vieux’

La population a transposé à la vieillesse ce que nos parents faisaient à l’environnement : quand tu le vois plus, ça dérange plus, ça existe plus. Dans le temps ils jetaient des chars dans les lacs en pensant qu’ils avaient disparus…Aujourd’hui on tasse les vieux dans de belles bâtisses. Ils disparaissent…n’existent plus.

Quant au gouvernement, la vieillesse, c’est comme une épine dans le pied.

Sur le plan professionnel c’est différent. En musique c’est la qualité avant l’âge. Si tu fais la job, pas de trouble. Je connais un joueur de trombone, il a plus de 80 ans et est encore très bon. Il n’y a pas beaucoup de professions où l’âge n’a pas d’importance. C’est pareil pour les instruments, un orgue de 400 ans c’est encore meilleur !

J’ai beaucoup travaillé avec les jeunes, il existe un certain respect mais il est hiérarchisé en musique. Il n’a pas tant de jeunes chefs d’orchestre. Quand Nagano est arrivé, il n’était plus tout jeune, il avait travaillé avec Frank Zappa. Herbert von Karajan est né en 1909 et est mort 1989 alors qu’il donnait son dernier concert parisien en 1988…

Denys CYR concilie stabilité financière et passion pour la musique, en conduisant des autobus scolaires le matin, un revenu qui lui permet de rester à la barre de l’Ensemble vocal de Lanaudière en ces temps où le financement des Arts demeure précaire.