J’ai pu constater à maintes reprises que ça n’amène rien de bon de se retrouver dans un foyer ou une résidence pour personnes âgées.

PHOTO : Jacques NADEAU

Dorothea est une femme fascinante. Une survivante à maints égards. Comme cela a été le cas pour tous ceux immigrés au Canada qui participaient au projet, elle eut surtout envie de parler de ses origines, de la guerre et comment elle est arrivée au Québec. Et comme je l’avais fait avant, j’ai laissé la conversation aller où Dorothea a choisi de l’amener, tentant de lire entre les lignes. À force d’écouter toutes ces histoires aussi incroyables les unes que les autres, j’ai réalisé que notre attitude envers la vieillesse est liée en grande partie à l’enfance et aux circonstances l’entourant. Voici le récit de Dorothea et cette longue route qui l’amena de sa Pologne natale à Saint-Côme, Lanaudière.

La vieillesse ?

Le processus du vieillissement commence à la naissance. Cela dépend beaucoup des circonstances entourant la vie que tu as eue, où tu as vécu, pas seulement l’éducation reçue des parents.

J’avais trois ans quand les Allemands ont envahi la Pologne et neuf ans à la fin de la guerre quand les Russes ont quitté[1]. Nous avons d’abord fui la Pologne pour ensuite y retourner en mai 1945. Mes grands-parents ne comprenaient pas car le pays était bombardé de toute part. Je me souviens des attaques aériennes pendant que nous faisions la file pour avoir du pain. Les enfants étaient séparés de leur famille, j’ai été moi-même séparée de ma mère pendant un certain temps; j’étais seule et les soldats russes n’étaient pas les plus gentils… Nous étions cinq enfants vivant dans un espace très restreint, ma mère et mon grand-père travaillaient, j’ai passé mon enfance avec une clef autour du cou…J’ai appris rapidement à me débrouiller toute seule.

Mon père était soldat – un soldat polonais n’étant pas considéré fiable pour se battre contre les Russes, il fut muté en Tunisie. Il fut déclaré porté disparu pendant six ans. Ce n’est qu’en 1942 que ma mère fut informée qu’il était encore vivant. La dernière fois que je l’avais vu j’avais six ans et pour moi mon père était mort au combat…J’avais 15 ans quand il est décédé. Il avait attrapé la polio en Afrique. Il n’a pas vraiment fait partie de ma vie mais c’est par mon père que je suis arrivée au Canada.

Sa mère avait immigré au Canada en 1910 et il l’a contactée. À 18 ans, graduée de l’école de coiffure, je les contactais à mon tour; ils voulaient que j’aille les rejoindre dans l’ouest[2], mais j’ai choisi de poursuivre ma route toute seule. J’arrivais à Montréal cette même année, peu de temps après je rencontrais l’homme qui allait devenir mon époux.

En 1966, mon beau-père achetait une terre au bord du fleuve. Mon mari qui était enfant unique et moi avons aidé à défricher le terrain et construire une maison; j’en avais déduit que nous en hériterions un jour. Nous y avons passé de belles années. Nous avons eu trois enfants, deux garçons qui ont aujourd’hui 38 et 40 ans et une fille. Nous sommes arrivés à Saint-Côme vers la fin des années 80, cela fait plus de trente ans. À l’époque je faisais des aller-retour en Europe pour prendre soin de ma mère ; disons que la vie a fait en sorte que nous avons pris chacun notre chemin mon mari et moi. Nous avons divorcé en 2000.

La proche aidance et les milieux de vie ?

Ma mère qui était restée en Allemagne souffrait de la maladie d’Alzheimer. Je devais toujours trouver une personne pour prendre le relais quand j’étais de retour au Canada. J’ai été pratiquement forcée de la placer, je n’ai pas aimé le faire. Cela a duré un an puis elle est décédée. J’ai aussi pris soin de ma belle-mère qui avait des problèmes de reins. Son fils refusait de la prendre chez-nous prétextant qu’elle n’avait pas fait grand-chose pour lui…C’est moi qui ai dû faire le nécessaire afin qu’elle soit placée à Greenfield Park.

J’ai fréquenté un homme pendant 12 ans. Il est tombé malade, les poumons, une opération à la hanche…son fils l’a placé au CHSLD à Joliette. Il a détesté çà et il est mort peu de temps après. Je ne veux pas bouger d’ici. J’ai pu constater à maintes reprises que ça n’amène rien de bon de se retrouver dans un foyer ou une résidence pour personnes âgées. Je suis en bonne santé, le seul médicament que je prends est pour ma vue. Ce que je demande est de pouvoir voir mes petits-enfants évoluer. Mon seul stress vient du fait que ma maison a besoin de réparations, c’est elle qui prend de l’âge…(rires). Je voudrais partir dans mon sommeil, comme ma mère l’a fait à l’âge de 99 ans.

[1] L’occupation de la Pologne par le Troisième Reich et l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) débute avec l’invasion germano-soviétique de la Pologne en septembre 1939 et se conclut officiellement par la défaite de l’Allemagne par les Alliés en mai 1945. À partir de l’année 1944, l’Armée rouge parvient aux frontières du territoire polonais et repousse progressivement les forces allemandes vers l’ouest de la Pologne. Environ six millions de citoyens polonais sur une population totale recensée d’environ 32 millions d’habitants sont morts entre 1939 et 1945 des suites de l’occupation allemande. Plus de 90 % du nombre de morts est imputable à des pertes civiles. Sources variées et validées accessibles en ligne.
[2] Les premiers migrants polonais arrivent au Canada à la fin du 18e siècle; six vagues importantes d’immigration s’en suivent. La deuxième vague d’immigration survient après la Première Guerre mondiale. Plusieurs reçoivent des concessions de terre du gouvernement ou achètent des propriétés au Manitoba, en Saskatchewan et en Alberta pour y bâtir des fermes.
[1] La perception de Flora est probablement liée à différents facteurs socio-culturels. L’espérance de vie en Inde est de 71,8 ans pour une femme et de 69,2 ans pour un homme (source : Insee.fr).
[2] Source : UNESCO, Bibliothèque Numérique. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000114708_fre

Dorothea esquivera habilement la question de l’aide à mourir. Je n’ai pas insisté. Elle éclatera de rires à plusieurs reprises pendant notre discussion. Cette octogénaire de stature imposante aspire à une légèreté de vivre étonnante et qui n’a rien à voir avec la désinvolture. Au contraire, elle traduit une volonté de vivre en pleine conscience. Dorothea entend bien profiter du temps qu’il lui reste. Elle aime son lopin de terre et chérit sa maison, même si effectivement on peut y voir les signes du temps. Elle s’y sent protégée. Après tous les soubresauts qui ont ponctué sa vie, elle a su se créer une oasis de paix qui lui convient et je suis convaincue qu’elle fera tout pour y rester jusqu’à son dernier souffle.