J’ai des doutes que les personnes âgées tiennent la place qu’ils méritent dans notre société.

PHOTO : Jacques NADEAU

Ginette BEAUCHAMP et Jean CAZA ont le même âge. Ils célébraient leur 50e anniversaire de mariage en 2022. Ginette gère de main de maître la maison familiale transformée en gîte et Jean continue à être actif sur le marché du travail. Les deux semblent rarement s’arrêter. C’est elle qui a répondu aux questions. On peut penser que les réponses de Jean auraient été similaires. Nous avons séjourné au « Tournant de la Rivière » le temps de faire le reportage dans cette partie de Lanaudière et avons beaucoup apprécié le lieu et l’accueil. Rencontre avec un couple qui a fait front aux affres du temps et qui s’en sort malgré la vieillesse, malgré l’épreuve.

Moi je vois ces gens-là avec du vécu, des gens d’expérience, comme des personnes avec qui les jeunes auraient tout intérêt de développer des liens. Ce qui n’est pas exactement le cas. Mon mari donne de la formation et les jeunes acceptent difficilement de se faire former par un homme d’un certain âge…Pourtant Jean a une maîtrise en électro-chimie, avec une grande connaissance dans son domaine. L’âge peut être un repoussoir.

Cette relation jeune-aîné dépend aussi de celle que les jeunes ont avec leurs grands-parents. S’ils ont du respect pour eux, grande chance qu’ils en auront pour d’autres. C’est de là que ça part. De notre côté on a beaucoup à apprendre de nos petits-enfants. mes petites-filles ne cessent jamais de m’émerveiller. J’ai eu deux enfants, un garçon, une fille. ma fille habite à Drummondville, à deux heures de route de chez-moi. Je vais garder ses enfants lors des journées pédagogiques. Je me rends disponible, c’est important. Elle en a trois, un bébé d’un an. mes deux autres petits vivent à l’épiphanie; ils viennent se baigner cet après-midi. mon fils Alexandre est décédé et ma bru a eu un autre enfant que je considère aussi le mien.

J’aimerais partir de ma maison les deux pieds devant et ne pas en avoir connaissance. Comme ma mère. Elle est venue se faire coiffer en soirée. Je l’ai reconduite chez-elle et elle était morte juste avant minuit. mais on ne choisit pas le jour ni l’heure du grand départ. J’aime cette maison et j’espère rester ici le plus longtemps possible. Par contre si on tombe malade, nous n’aurons pas le choix que d’aller là où il y a des soins.

Les milieux de vie

Je vais dans les résidences présenter mes bijoux, le problème est que les gens ne participent pas aux activités. Il faut comprendre que quand on vieillit, oui on aime bien se tenir occupé, mais il faut qu’il y ait un lien entre l’activité proposée et ce que l’on a aimé faire avant. Sinon on décroche.

Ce qui aiderait serait que les préposés en sachent davantage sur les résidents, ce qu’ils ont réalisé dans leur vie. Je sais que certains ont la ‘vocation’ et le font, mais il n’y a pas de temps dédié à un tel encadrement où la bienveillance dicte la marche à suivre.

Par exemple, savoir qu’une résidente aimait l’horticulture, la broderie, l’autre était coiffeuse, alimenterait la conversation. Le personnel pourrait alors échanger sur des souvenirs qui leur sont chers. Au lieu, on les met devant la télé, ou on leur propose des activités qui ne leur disent rien.

Ma voisine a été transférée dans une résidence parce qu’elle souffre d’Alzheimer. Avant d’y être admise elle avait fait des jardins pour ses quatre enfants. Aujourd’hui elle ne fait plus rien, sauf attendre la mort, et souvent la personne ne va pas dans ce genre de milieu de vie de plein gré ; ce sont ses enfants qui en décident ainsi parce qu’ils ne sont plus capables ou ne veulent pas s’en occuper.

Je voudrais décider pour moi. Je suis bélier, on sait ce qu’on veut, ce qu’on ne veut pas. Pas question que d’autres prennent des décisions à ma place.

En autant que la personne est en forme, ça peut aller. Le moindrement que tu as un handicap, tout devient plus compliqué. Je m’étais cassée une cheville ; ma fille m’amenait dans les magasins et je devais alors être en chaise roulante. Elle m’avait fait remarquer que les gens me regardaient avec tristesse. C’est un peu la même chose pour la vieillesse, le regard des autres est parfois lourd. J’ai compris, je me suis faite opérée pour la hanche et je porte la canne quand nécessaire. C’est plus gracieux…

La place des aînés

J’ai des doutes que les personnes âgées tiennent la place qu’ils méritent dans notre société. C’est triste parce que tous, peu importe qui nous sommes, avons tellement à apprendre des aînés et je ne parle pas juste des compétences ; les personnes plus âgées ont un certain vécu qu’il fait bon de partager.

Les moments les plus heureux ont été la naissance de mes petits-enfants. ma plus vieille qui est aujourd’hui une jeune adulte me pose encore des questions…comment c’était dans ton temps grand-maman ? Ça me ragaillardit.

Le plus mauvais souvenir c’est le décès de mon fils Alexandre. Un cauchemar. Comme la publicité à la télé où la femme apprend qu’elle a un cancer et tombe sur le dos…c’est çà. Il avait été diagnostiqué maniacodépressif bipolaire le 15 août et le 15 octobre, à l’âge de 23 ans, il s’enlevait la vie. Il était père d’un bébé de 10 mois.

On dit que ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal… J’ai l’impression que le diagnostic a été comme un couperet pour lui… Déjà à 18 ans, il était suivi par une psychologue qui ne l’avait jamais détecté comme étant bipolaire. Beaucoup ne savent pas ou ne veulent pas savoir. Peu importe, avoir un parent ou un proche qui s’est suicidé te marque à jamais.

Séjournant dans cette demeure jadis familiale, j’ai eu impression qu’on a voulu figer quelque chose dans le temps, un lieu, des pièces de la maison rappelant les enfants, des souvenirs. Il y avait une sensation d’avant qui planait dans l’air un peu comme si le lieu voulait retenir un passé chargé d’émotions. J’ai aussi remarqué combien cette maison était silencieuse ; voix feutrées, des pas à peine perçus dans les escaliers, la cuisine… comme pour enrober une douleur qui a du mal à s’estomper. mais je n’ai pas l’expertise ici d’en juger voire même de commenter. Par contre cet événement m’a incité à aborder le deuil, celui de personnes dont un proche s’est suicidé.

LA MORT D’UN PROCHE est toujours suivie d’une période de deuil. Dans le cas d’un décès par suicide, la perte cause des séquelles qui durent plus longtemps et les symptômes de deuil sont généralement plus intenses, notamment les sentiments de culpabilité, la honte, la recherche d’une compréhension de l’événement, et, parfois, la colère. Les personnes endeuillées par suicide n’ont pas eu la possibilité de se préparer émotivement à cette perte comme dans le cas du décès de quelqu’un qui est malade depuis longtemps, ou la mort de quelqu’un de très âgé dont on sait que la mort approche. De plus, quand une personne cause intentionnellement sa mort, celle-ci est souvent perçue comme un rejet ou l’expression d’une volonté de faire du mal aux personnes qui l’aiment. L’expression des émotions intenses, par exemple pleurer ou exprimer jusqu’à quel point la personne décédée nous manque, peut s’avérer plus difficile dans le cas d’un décès par suicide à cause des sentiments de honte vécus par les membres de l’entourage. Parfois, les membres d’une famille ont tellement honte ou se sentent tellement coupables qu’ils n’osent pas ou refusent de discuter du décès entre eux. Sans en parler ouvertement, un genre de pacte du silence peut s’établir entre eux. .

Alexandre, le fils de Ginette et Jean, avait été admis aux urgences un jeudi parce qu’il avait des idées suicidaires. Le personnel en place n’a pas jugé bon de le mettre à l’étage de la psychiatrie. Il ne voulait voir que son épouse parce qu’il avait honte. Une amie avait conseillé à Ginette de ne pas y aller mais elle n’a pas suivi le conseil et le dimanche soir elle se rendait au chevet de son fils. Elle ne trouva pas Alexandre dans sa chambre. Elle y resta des heures à attendre. Le personnel au centre de contrôle ne savait pas où il était. Pensant qu’il était peut-être dehors elle descendit les escaliers. En route elle entendit « code bleu ». Elle se précipita à sa chambre. On lui en interdit l’entrée; on venait de trouver Alexandre inanimé dans sa salle de bain… Il s’était enlevé la vie.

Regarder dans le rétroviseur ravive parfois un passé qu’on s’efforce de rationaliser, faute de pouvoir oublier. Je m’excuse auprès de cette dame si notre entrevue a eu un tel effet et lui souhaite à elle et son mari, une vieillesse sereine, à l’abri de tout drame. Ils ont suffisamment donné à ce chapitre.