Les gens âgés, on ne leur demande plus d’être utiles. Moi j’ai décidé de continuer à l’être.

PHOTOS : Jacques NADEAU

POUR UN MONDE DURABLE

À 92 ans, même avec tous les défis que lui impose son corps, Louis TRUDEAU continue à faire œuvre utile. Pour ce grand penseur et sociologue éclairé, un projet est une forme de vitalité parce qu’il te nourrit de toute part.

Les gens âgés, on ne leur demande plus d’être utiles. Moi j’ai décidé de continuer à l’être. Je me suis impliqué beaucoup en environnement quand je suis arrivé en milieu rural. L’environnement devient une priorité mondiale. La planète n’est pas sauvée, elle est sauvable mais pas sûr qu’elle va l’être. Je réfléchis beaucoup là-dessus et je pose des gestes. J’ai créé la Fondation Ghyslaine Gagnon et Louis Trudeau. On a payé pour l’impression du livre sur ‘L’Odyssée de Félix le béluga’. Ce projet de Félix le Béluga[1] est né de la découverte d’un squelette de béluga vieux de 10 700 ans trouvé sur une terre agricole de Saint-Félix-de-Valois. Notre but est de faire reconnaitre par l’Unesco l’habitat du béluga en tant que patrimoine mondial de la Biodiversité[2].

J’ai beaucoup de limites côté physique, mais mentalement je me considère très chanceux car je peux encore réfléchir, écrire, discuter, écouter, essayer d’être un support pour des plus jeunes. Quant à la mort, ce n’est que la normalité des choses, je n’en ai pas peur. Mon épouse est décédée dans cette maison, elle avait fait un AVC très sévère et j’en ai pris soin pendant dix ans. Je souhaite mourir ici, mais de quelle façon je ne sais pas.

Ce que je déplore le plus est qu’on ne demande rien aux vieux et on n’attend plus rien d’eux non plus, alimentant l’idée que les personnes âgées sont incapables d’être autonomes alors qu’elles pourraient faire encore un bon bout de chemin. On occulte ainsi le rôle qu’une personne âgée devrait jouer et dans ce sens, on s’est perdu comme société.

Les personnes âgées, celles qui le désirent, devraient rester le plus longtemps à domicile.

Une formule que j’aimerais voir se développer serait celle de communautés intergénérationnelles, des maisons ou des immeubles où les générations se côtoient et où il y a de l’entraide. Je prône aussi que les personnes âgées, celles qui le désirent, devraient rester le plus longtemps à domicile. Fait est que l’industrie de la vieillesse pèse lourd. On a vite compris qu’en mettant des personnes âgées dans des résidences, c’était payant. Mais il aurait des moyens pour que les gens restent chez-eux très tard dans la vie s’ils avaient un minimum de support. Déjà en 1974 nous avions amorcé cette approche.

Je travaillais alors dans le quartier Centre-Sud de Montréal. C’était avant les CLSC. J’avais aidé à fonder un Centre de jour qui existe encore afin de briser l’isolement. J’avais engagé la première infirmière à domicile au Québec. On invitait les personnes âgées vivant chez-elles à partager un repas et on leur offrait un éventail d’activités. C’était un lieu de références important.

Pour moi c’est une conviction : la formule des centres de jour est gagnante, elle contribue à ce que les personnes vivant seules surtout, puissent continuer à demeurer chez-elles.

Aujourd’hui, malheureusement, la grande majorité de ces centres ont été intégrés à des structures plus lourdes. Certains sont devenus des centres d’accueil où leur rôle est surtout médical, on s’occupe de la santé mettant le côté social au second plan. C’est une grave erreur.

En bout de ligne, cette mauvaise compréhension de la vieillesse contribue à l’âgisme, le préjugé social le plus accepté et toléré dans notre société et celui qui passe le plus inaperçu.

 

[1] Louis Trudeau est coauteur du livre « L’Odyssée de Félix le béluga » publié en 2021 aux Éditions Zone Bayonne