Luce DUBÉ et son époux Alexis QUITICh résident à Joliette. Ils sont originaires de la communauté Attikamek de Manawan. Alexis a besoin de soins médicaux et trouve une certaine sécurité à vivre là où se trouve un hôpital. Le couple occupe un logement au centre-ville de Joliette, non loin du Centre d’amitié autochtone de Lanaudière où deux fois par mois les aînés sont invités à assister à des diners-rencontres. Cette activité vise à briser l’isolement tout en favorisant l’échange. J’y étais invitée en août 2022 afin d’exposer le projet. Alexis et Luce se prêtèrent volontaires pour une entrevue qui avait lieu par la suite. L’ordre des questions n’a pas été tenue par choix et aussi parce que ce qu’avait à nous dire Luce et Alexis dépassait le sujet du vieillissement. J’ai cru préférable de laisser aller la conversation là où elle nous amènerait.
Dialogue Attikamek
Luce – Je n’ai pas encore pensé à mes ‘vieux jours’. D’ailleurs, je n’aime pas le mot ‘vieux’ quand on parle de la vieillesse. Cela me fait sentir à part. Parfois à Manawan, on organise des fêtes de la chanson. Je suis gênée d’y assister parce que je sais qu’on va souligner que cette musique n’est pas de mon temps. Mais même si nous avançons en âge, nous sommes des citoyens comme les autres.
Quand nous avions 60 ans nous nous rendions à notre ‘camp’; on amenait nos petits-enfants âgés de six à huit ans. Nous avons continué de le faire jusqu’à ce qu’ils aillent à l’école au secondaire. On leur montrait comment tendre les pièges, comment pêcher. Ils aimaient çà, avant qu’ils découvrent la tablette…
Alexis – Maintenant que nous habitons à Joliette, nous y allons peu.
On sent que le ‘bois’ manque à Alexis…qui a une crainte d’y aller à cause de la distance entre ce territoire qui lui est cher et l’hôpital dont il aura besoin en cas de nécessité. Il mentionnera à mots couverts que dans le bois, si on a besoin, il y a des médicaments, une médecine naturelle… Cette communauté autochtone est située à 184 kilomètres du Centre hospitalier de Lanaudière (Hôpital de Joliette) et il faudra près de trois heures pour s’y rendre…si tout va bien. Saint-Michel-des-Saints est la dernière municipalité en route pour Manawan, après, la surface asphaltée se transforme en terre remuée pendant 86 kilomètres avant d’arriver à destination. Le chemin en gravelle est cahoteux, parfois dangereux.
Luce – Nous avons sept petits-enfants. Nous avons deux enfants, mon premier est né en 1970, il est décédé. Nous avons une fille qui est née en 1980. Elle garde la maison à Manawan. Quand je vois les autres qui en ont plus que nous, je suis contente pour eux car ces enfants apportent beaucoup de joie. Même aujourd’hui nos petits-enfants viennent nous voir. Il y en a un qui habite à Amos et fait tout le trajet pour venir nous visiter à Joliette. Aujourd’hui, un est déjà parent mais ils se souviennent tous du temps où nous les amenions au ‘camp’.
Milieux de vie ?
Luce – On nous a suggéré d’aller vivre dans la Maison des aînés à Manawan. Moi j’aimerais bien essayer mais Alexis vient d’avoir un infarctus et il a peur de se trouver loin d’un centre hospitalier. L’endroit possède 30 unités et a une bonne réputation. Ma belle-sœur réside là et elle m’en parle souvent, elle me dit de venir, à quel point on y est bien. On n’est pas enfermé, on sort quand on veut. Certains résidents retournent même à leur camp.
Alexis – Oui mais les personnes qui y habitent préfèrent quand même habiter dans le bois. Ils vont à la chasse et pratiquent des activités qu’ils aiment.
Rétroviseur ?
Luce – J’ai quitté Manawan à 14 ans, le jour où on m’a mise dans un pensionnat. C’était loin de chez-nous, en Abitibi. J’ai regardé mes parents signer, je pensais que c’était pour une année, mais ça été pour beaucoup plus longtemps. D’autres personnes y sont aussi allés. On revenait à Manawan l’été et on y retournait en septembre. J’ai quitté définitivement le pensionnat en 1965. J’ai suivi des cours comme infirmière mais je ne les ai pas complétés.
Alexis – J’avais 15 ans quand j’ai rencontré Luce qui elle avait 18 ans. Plus tard, nous avons fondé notre famille, à Manawan.
Luce – Un des pires moments de notre vie a été le décès de notre fils. Il s’est suicidé à l’âge de 20 ans, le jour de Noël. Cela fait trente ans. Il a fait ça dans notre chambre. Quelques heures avant nous étions allés à la messe de minuit. Ensuite il a insisté pour que nous allions chez les grands-parents ; il a embrassé son grand- père et sa grand-mère, il a fait la même chose avec les autres grands-parents. Puis il est retourné à la maison et a commis l’acte. Il ne souffrait pas de maladie mentale. C’était prévu, délibéré. Il n’a laissé aucun mot.
La vie, la vie !
Luce – À Manawan nous avons créé des Cercles de partage. On échange avec les aînés, mais ils sont moins nombreux car certains ayant besoin d’accès à des soins doivent être à Joliette. Dans ces cercles on demande conseil, parfois nous discutons des problèmes comme la boisson et du suicide chez les jeunes.
Alexis – Nous habitons à Joliette depuis huit ans. Je sais que Luce aimerait bien essayer de vivre dans cette maison pour aînés à Manawan, mais pour moi ce qui est important c’est de ne pas être loin de l’hôpital. À Joliette nous allons au bingo, on rencontre d’autres personnes âgées. On a une vie tranquille. J’ai mon garçon qui était avec nous pendant un moment, ma bru a fait le ménage de l’appartement, laver les vitres, c’était bien agréable. Parfois nous retournons à Manawan pour Noël mais pas toujours. Quand il y a eu la Covid nous nous étions préparés, nous avions acheté des cadeaux. On n’a même pas pu entrer dans la communauté. On a gardé les cadeaux tout l’hiver. Puis en juin, nous avons pu y aller et les remettre à tout le monde.
En quittant Alexis, il mentionnera qu’il a l’intention d’aller à son ‘camp’; c’est plus fort que lui. La porte a été défoncée et a besoin d’être réparée. Même s’il a du faire ce choix d’habiter hors territoire, à Joliette, par crainte de ne pas atteindre l’hôpital à temps en cas d’infarctus, le bois demeurera sa première maison jusqu’à la fin de ses jours.
