Madame WRANGEL est une ancienne baronne russe qui a vécu sa vie d’adulte à Montréal et à Rawdon. Pour cette octogénaire, la vieillesse voudra probablement dire quitter cette communauté qu’elle aime et retourner en ville. L’entrevue a vite bifurqué sur le sujet de l’immigration. La guerre en Ukraine aura changé bien des choses pour les Russes qui avaient pourtant adopté la région pensant s’y installer pour toujours. Par respect je l’ai laissée parler de ce qui la préoccupait.
Être dans le moment présent avec Nathalie Wrangel.
Pendant la pandémie nous étions tous ici à Rawdon, enfermés, on ne pouvait plus sortir, l’église était fermée. J’ai un condo à Montréal mais j’ai décidé de rester à Rawdon. Je suis très attachée à cette communauté. Je vais beaucoup à l’église; pendant la pandémie la messe était filmée et on y assistait par Internet. À Noël on était seuls; Pâques, c’est notre plus grande fête et nous étions seuls. Mon fils Alexis était à Laval avec ses trois enfants. À Pâques je n’avais personne à qui donner mes œufs de Pâques.
Je suis née en Belgique et suis arrivée au Canada en 1951. Déjà à l’époque il y avait plusieurs émigrants russes installés à Rawdon. C’est Boris Orlov et son épouse qui sont les premiers Russes qui, venus d’abord à la pêche à Rawdon, décidèrent de s’y installer dans les années 1920. Puis il y a eu le père Oleg Boldireff, fondateur de la communauté chrétienne orthodoxe à Rawdon. Après avoir passé quelques étés il décidait de construire une maison. Il érigeait une petite chapelle qui en 1955 fut consacrée à saint Séraphim de Sarov. Peu à peu les Russes venaient à Rawdon pour assister à la liturgie, certains décidaient de s’y établir. Cette croissance est aussi dûe à l’augmentation des Russes à Montréal qui venaient s’installer à Rawdon pour leur retraite.
Au fil des ans, à cause du vieillissement, l’intérêt pour l’église a diminué et ce sont de jeunes familles russes qui ont commencé à immigrer. Une dame m’avait prêté son terrain pour faire un camp de scouts. Le père venait faire la messe dehors et les parents venaient voir leurs enfants, ils trouvaient çà joli. Ils achetaient des terrains et s’y installaient.
Mais de nos jours beaucoup de Russes quittent Rawdon, ils sont rendus plus vieux et auront besoin de voir des médecins, des spécialistes qui sont eux à Montréal. Puis il y a les tempêtes de neige… Je ne veux pas vendre, mais le jour où je ne n’aurai plus mon permis de conduire j’y serai forcée. Puis il y a cette guerre…
Depuis le début de la guerre en Ukraine c’est dangereux pour les Russes. À Pâques notre prêtre a reçu des menaces de mort, pour le simple fait qu’il est Russe. Normalement j’allais toujours aux messes. La dernière fois il y avait 15 autos de police et 25 policiers. Je ne suis pas allée.
La vieillesse pour ces émigrés voudra probablement dire être à nouveau déracinés, ce qui peut paraître comme une épreuve. Un deuil. Sont-ils plus habitués à être déplacés du fait qu’ils l’ont été auparavant ? Sauront-ils mieux affronter ce deuil de laisser une communauté tant aimée pour se retrouver au sein d’une collectivité plus anonyme ? Difficile d’y répondre. Le mot résilience vient en tête. Notre rencontre fut brève mais j’ai le sentiment que Nathalie WRANGEL saura faire face à ce déplacement, encore une fois et malgré son âge.
Parce que quand on y pense bien, l’homme n’est pas un arbre, il bouge et se déplace. Ses racines ne sont pas statiques, prises au sol. Elle sont plutôt dans ce qui l’anime comme être humain, au sein d’un groupe auquel il adhère et auquel il croit, et peu importe où il trouvera ce bien-être, c’est là où il aura l’instinct d’aller.
