Pierre GRANDCHAMP a été maire de Saint-Damien. Aujourd’hui il vit en RPA avec son épouse et y trouve son compte. Charles DELMAR, ou ‘Shalom’ est un avocat à la retraite qui vit en banlieue de Joliette avec sa compagne. Un exercice altruiste les a réunis, celui de fournir une aide aux immigrants et réfugiés voulant s’établir dans Lanaudière. Shalom conseillait de nouveaux arrivants sur des questions administratives et Pierre les aidait à passer leur permis de conduire, ce qui fait qu’ils n’ont jamais vu l’âge de la vieillesse arriver.
Conversation entre deux Grands Hommes
Vieillir, un ‘concept’
Pierre. J’ai appris l’espagnol à 64 ans, ce qui m’a amené à accompagner de nombreux réfugiés colombiens. J’ai toujours été un homme actif. Le temps passe vite quand tu apprends et tu aides les autres. J’ai accompagné des familles immigrantes, ainsi que de nombreux réfugiés dans leur dossier permis de conduire, cela était gratifiant. Tu oublies que tu deviens ‘vieux’.
Shalom. La vieillesse, je comprends pas; ça veut juste dire vivre comme avant. À 13 ans, il y a une étape à franchir car on devient responsable de nous-même, mais plus tard c’est la vie en continue. Ma mère m’a acheté un ordinateur, un laptop, quand j’avais 60 ans. On apprend et on s’adapte à tout âge.
La suite des choses
Pierre. Depuis 2015, je suis des traitements de chimio et ce sera le cas pour le restant de mes jours, mais j’ai toujours été actif et cela ne changera pas à 83 ans. Mon épouse est devenu une proche aidante, nous nous adaptons mais du moment où cela devient trop lourd pour elle, nous n’aurons plus le choix. Je devrai alors penser au CHSLD où un endroit où j’aurai des soins des soins appropriés. Je vais aussi considéré les soins à domicile, on verra.
Shalom. Je pense que la vie ça dépend de Dieu, tout est dans ses mains, il me ramènera quand il voudra. Je pense aussi que je vais mourir chez moi. C’était le souhait de ma mère. Elle demeurait dans un condo à Montréal où elle avait des mauvais souvenirs. Elle a loué un appartement dans un RPA. Elle y a attrapé le C Difficile. Transportée à l’hôpital, son état a rempiré. Elle s’est retrouvé dans un lieu de convalescence; elle a tombé. Le CLSC du Centre Sud de Montréal nous a obligé de la transférer en CHSLD. Deux ans après elle est décédée. Je veux éviter ce parcours à tout prix.
Où vivre la vieillesse
Shalom. Dans le pays d’où je viens le Maroc, quand j’y étais, il n’y avait pas de maison pour vieillards, les gens vieillissaient chez eux. Maintenant il y en a une mais les vieux continuent à rester dans la famille. J’habitais à Tanger et ma grand-mère vivait près de chez-nous; j’allais tous les jours la voir au retour de l’école. Elle m’a beaucoup appris, à jouer aux échec…Elle m’a surtout donné le goût d’étudier et d’apprendre. J’ai complété 4 baccalauréats, j’ai eu une belle carrière. Ici, on ‘park’ les personnes âgées. Résultat? Ils ne sentent plus utiles pour la société. Moi je n’ai pas le temps de penser au fait que mon corps vieillit parce que je suis utile et tant que je suis utile, Dieu va me laisser là où je suis car il veut connaître ses créations. En CHSLD , Il faut vivre à la vitesse du CHSLD. Ma mère mangeait vite vite vite parce que le personnel qui était syndiqué devait quitter. J’ai dû m’y rendre souvent pour lui donner son repas afin qu’elle se nourrisse correctement.
Pierre. Nous avions une très grande maison à Saint-Damien, les enfants étaient tous partis; la campagne s’est très beau mais c’est aussi éloigné. Avec ma femme on a décidé de prendre un appartement à Joliette, on voulait se rapprocher des services, l’hôpital, le centre commercial et si j’avais pu avoir un abri d’auto l’hiver, nous y serions restés. Pour différentes raisons le choix d’aller en RPA a dû se faire mais je dois admettre que cela nous convient. Il a de nombreuses activités, les gens ne sont pas compliqués et c’est facile d’entrer en relation avec eux.
La grande solitude
Pierre. Le 31 juillet 2021, nous aménagions dans un RPA et mes enfants étaient là pour aider. La personne responsable de la compagnie de transport m’a confié que beaucoup de personnes âgées n’ont personne lors d’un déménagement. C’est désolant.
Shalom. En 1964, j’arrive au Québec. Le jour, j’enseignais dans une école privée à Montréal, le soir je poursuivais mes cours à l’université de 18 h à 22 h puis la nuit, je nettoyais les planchers dans une résidence pour personnes âgées non-autonomes. Les gens me disaient : « mes enfants m’ont mis ici et je les vois jamais » alors je leur faisais de la jasette. Bien sûr ça débordait de mes horaires mais comment faire autrement… Parfois on me confiait : « ils ont pris mon argent, mon business et puis là, ils ne viennent plus me voir ». Déjà en 1965, ces endroits étaient synonymes de misère.
Il faut avoir le choix mais parfois la vie ne nous laisse pas le choix. C’est ça le problème !
Une détérioration du tissu social
Pierre. Premièrement il y a de plus en plus de personnes âgées. On peut penser qu’on « emprisonne » des personnes âgées dans des RPA, mais on en est là. Avec les familles d’aujourd’hui ce serait difficile de faire ce qu’on faisait il y a 80 ans, quand on gardait ses vieux. Dans les années 1950, on est passé de l’économie agricole à la révolution industrielle et tout a changé. Les gens de la campagne allaient travaillé à la ville, les personnes âgées suivaient leurs enfants ou ils restaient dans le village chez l’un de leurs enfants mais la mutation avait commencé. La voiture est arrivée et il soudainement il y avait plus de mobilité. Les enfants allaient en ville plus souvent. Cette mobilité a amené les familles à se disperser. À la maison nous avons eu le téléphone en 1957, mon père a eu son premier véhicule en 1953. À l’époque, à Saint-Damien, il y avait une soixantaine de agriculteurs. Aujourd’hui il n’en reste plus. Ces personnes âgées se retrouvent aujourd’hui plus près des centres, dans des résidences ou en CHSLD selon leur situation.
Le Québec vit une détérioration de son tissu social mais est-ce évitable ?
Shalom. Je ne vois pas ça de la même façon que Pierre, je pense que c’est une question de mentalité. La question qu’il faut que tu te poses :
EST-CE QUE JE VEUX HONORER CELUI QUI M’A AMENÉ JUSQUE-LÀ, À QUI JE DOIS LA VIE, MON ÉDUCATION, MON ENTHOUSIASME À APPRENDRE OU JE VAIS LE PARKER DANS UNE RÉSIDENCE PARCE QUE MOI JE SUIS ÉGOÏSTE?
C’est sûr que partager est un sacrifice, mais c’est aussi une joie. Celui qui donne reçoit davantage. Moi je suis très heureux quand un immigrant que j’ai aidé vient me voir pour me donner des nouvelles de sa famille. C’est une joie pour moi. En 1950, j’étais à Tanger, beaucoup de jeunes partaient pour travailler à l’extérieur du pays parce qu’il y avait moins d’avenir pour eux. Mon cousin est parti, mais il venait voir sa mère régulièrement. Cela l’a encouragée à continuer à rester chez-elle. Malgré son diabète, son cœur malade, elle se débrouillait avec l’aide qu’elle pouvait trouver autour. À 80 ans, ma tante donnait encore des cours de musique chez-elle, elle se sentait utile et par conséquent, heureuse.
C’est en conservant l’activité qu’on aime, qu’on vit mieux. La famille est aujourd’hui élargie. Il faut penser autrement. J’ai un enfant à Toronto, un New York et un autre au New Jersey, la mère de mes enfants est décédée, je vis seul avec ma conjointe. Je ne sais pas ce qui va m’arriver. Mais les enfants de ceux que j’aide viennent me voir, ils ont grandi, ils m’apportent des cadeaux, ils viennent me demander des conseils. En 2020, le bruit a couru que j’avais un problème de circulation, que je ne pouvais plus marcher. On est venu de partout pour m’apporter à manger. Les mêmes personnes que j’avais aidées venaient aider à leur tour. La famille c’est bien, mais c’est avoir le sens de la communauté qui va nous sauver, en se préoccupant de ton prochain, en donnant au suivant.

