La vieillesse, c’est naturel. C’est à force de vivre que j’ai compris qu’on ne venait pas ici pour rien.

PHOTO : Jacques NADEAU

Régine est une des ‘inspirantes’ de ce chapitre que je réserve à des femmes qui m’auront particulièrement touchée, pour ne pas dire troublée. Assise dans sa petite chambre de la résidence à Sainte-Mélanie, Régine parle de la vie comme d’un grand livre d’histoires. Régine est lucide et clairvoyante. Il fait bon d’être en sa présence. Ce jour-là et à d’autres reprises alors que je la contactais, elle avait toujours le mot qui rassure, celui qui réconforte et fait du bien.

« On est ici, sur cette terre, pour une raison », dira-t-elle d’emblée avant même que je débute l’entrevue. Parfois il était plus important de laisser couler et d’oublier l’ordre des choses. Loin du vieillissement nous étions dans le vivant, à chaque mot, chaque confidence. Voici le verbatim de l’entrevue dans une version quasi intégrale ; il traduit l’essentiel du message de Madame Régine PERREAULT.

Je ne suis pas plus fine qu’une autre, mais je pense que chacun a sa mission à accomplir. Même les pires personnes ont un rôle à jouer. J’ai perdu ma mère j’avais 4 ans et demie, je l’ai cherchée longtemps. Ma petite sœur avait 3 semaines quand maman est morte. Ensuite j’ai été élevée par mes grands-parents. Cela m’a fait grandir. Nous étions une famille de cultivateurs. J’allais au foin, je trayais les vaches, il fallait récolter, sarcler. On manquait des journées d’école pour semer des patates. J’aurais voulu me faire instruire, mais comme mon père avait besoin, j’ai arrêté en 7e année. Heureusement j’avais une sœur extraordinaire qui aurait 100 ans aujourd’hui, elle m’a été d’un grand soutien. 

Je me suis mariée à 19 ans. Mon mari travaillait au tabac à cigarette. J’ai eu 5 enfants mais j’en ai perdu trois : une fausse couche, une petite est morte à 5 semaines à l’hôpital et une autre est décédée au berceau. Aujourd’hui, il me reste une fille et un garçon. J’ai une arrière-petite-fille qui a 24 ans, mon plus petit-fils a trois ans. Mon mari paralysait le soir même où je conduisais ma fille à l’hôpital pour une méningite. L’ambulance est venu le chercher; les deux ont été hospitalisés, j’avais ma fille au 3e étage et mon mari au 1er. Il est décédé 16 mois plus tard, à 72 ans. Après je me suis fait des copains ; j’en ai eu trois. Je n’allais pas au-devant d’eux, c’est eux qui venaient vers moi. Mon premier est mort du cancer, j’en ai pris soin jusqu’à la fin, pendant 16 mois. J’ai eu un 2e ami, au bout d’un an il me laissait pour ma cousine. J’ai eu de la peine mais c’est ainsi. J’ai rencontré un autre homme, on se côtoyait, mais nous n’habitions pas ensemble. Quand j’ai commencé à vivre en résidence, il se louait une chambre pendant deux ou trois jours, juste pour être avec moi. Cela a duré trois ans. Il est mort rapidement à l’âge de 95 ans, cela m’a causé du chagrin.

J’ai travaillé pendant 25 ans. La première année j’étais dans un centre où je raccommodais des bas et préparais le linge après le bain, pour les résidents. À 43 ans j’ai commencé à peindre. J’ai participé à une douzaine d’expositions. J’ai arrêté à 92 ans. J’ai donné mes tableaux à ma famille, j’en ai vendus. J’ai aussi enseigné le tricot, les émaux sur cuivre et la poterie. Après je me suis mise au coloriage ; je coloriais des arc-en-ciel pour qu’il y ait la paix dans le monde. 

La porte était toujours ouverte chez-nous. Mon mari a été boucher ; on avait un magasin où on pouvait aussi déguster des plats de viandes, les gens venaient manger chez-nous ce qui fait que j’ai toujours aimé le monde. J’ai commencé à conduire une voiture à 58 ans et fort heureusement, car mon mari était alors malade. J’ai tricoté toutes sortes de chose, je brodais mes bas, des foulards pour mes petites-filles, j’en ai donné à tout le monde. J’ai arrêté il y a pas longtemps, à 96 ans on est fatiguée. Ma fille m’a donné du matériel pour faire du coloriage, mais je ne suis plus capable. J’ai été malade, je suis encore faible. J’ai de la misère à respirer. J’ai été voir un gastroentérologue et il m’a dit qu’il était pour revoir ma médication, mais je demeure fatiguée. Je réussis à me rendre encore à la salle à manger pour mes repas. J’ai une marchette et j’espère ne pas avoir de chaise roulante.  

J’ai toujours essayé d’avoir de l’amitié et de l’amour autour de moi, de propager la flamme violette pour tout le monde mais attention, on ne peut pas avoir que des amis, j’ai aussi des ennemis. Je ne leur parle pas, je n’ai pas besoin de ça mais je les entoure d’amour. À tous les jours j’envoie de la flamme violette à ceux qui ne comprennent pas, qui ont la vengeance au cœur.

Je me sens bien pour une raison : je ne me laisse jamais aller. Quand je me sens plus down, je prends 4 gouttes de fleurs de bac, je me change les idées et je fais quelque chose. Je ne veux pas rester dans un état dépressif. J’ai déjà eu de légères dépressions mais j’ai eu de l’aide. 

A quoi on pense le plus quand on a 96 ans ?

Pourquoi penser pour rien ? En tous les cas pas aux moments difficiles, il fallait que je les vive, c’est tout. Je pense parfois à mes parents. Je me suis ennuyée de ma mère quand elle est partie mais j’ai accepté le décès de mon père. Il est parti subitement, je n’ai pas pleuré, il avait l’air tellement heureux. Je pense aux beaux moments que j’ai eus, on se voyait beaucoup dans la famille, on se recevait les uns les autres. J’ai fondé le Cercle des fermières à Sainte-Mélanie, nous étions 12 personnes. J’ai acheté un métier à tisser, je faisais venir du fil et de la guénille pour faire des couvertures. 

Et la vieillesse ?

La vieillesse, c’est naturel. C’est à force de vivre que j’ai compris qu’on ne venait pas ici pour rien. L’an 2022 aura été une année difficile, mais c’est pour apprendre. Regarde la guerre en Ukraine. Les gouvernements s’y rendent, il y a une solidarité mondiale qui n’existait pas avant. On apprend. Nous sommes en mission…Voici un mot que j’ai écrit sur le sujet :

« Quelle belle mission que celle que nous devons accomplir pour le moment. Nous sommes en changement planétaire. C’est ce que l’on vit présentement. Nos corps changent et notre ADN ne sera plus la même, nos pensées vont devenir plus claires mais cela ne se fera pas rapidement. On se doit de vivre chaque minute de chaque jour, une à la foi pour ne pas se décourager. » 

Est-ce qu’on fait le maximum pour les personnes âgées ? 

Non. Les personnes âgées s’ennuient, il faut aller les voir plus souvent. Il y a des gens qui n’ont jamais de visite, des personnes décèdent sans qui que ce soit à côté d’elles. La relation parents-enfants n’est plus la même qu’avant; si certains font encore leur possible, les visites sont rares la plupart du temps. 

Alors je me dis, pourquoi ne pas avoir des groupes de bénévoles dont la mission est de se rendre chez les personnes âgées, peu importe où elles habitent et pas pour des soins le système de santé s’en charge, mais pour jaser, tout simplement. 

Ça ferait une énorme différence. Les personnes âgées ont besoin d’avoir des contacts humains. C’est vital et puis en allant mieux dans sa tête le corps tend à suivre. 

Il y a des endroits qui encadrent bien la vieillesse. Ici où j’habite, à Sainte-Mélanie ce sont trois infirmières qui gèrent la résidence ; on a un monsieur qui nous aide. Cela me convient. 

Ce n’est pas tant le lieu mais de se sentir entouré qui compte.

Au sortir de cette chambrette, loin des yeux de Régine qui voient au-delà des apparences, je n’avais fait aucun constat précis sur la vieillesse, sauf que certains acceptent l’intolérable et s’en trouvent plus fort. Vieillir sans regret, sereine et sans attente serait-elle chose possible ? A écouter Régine je commence à croire que oui, peut-être. Régine accepte parce qu’elle comprend, qu’elle situe son chemin de vie à l’intérieur d’un tout, qu’elle voit en l’espérance non pas une bouée de sauvetage mais une façon dynamique de vivre chaque jour comme le dernier, intensément….